VAPOREUSE

(Substantif féminin. Du latin vaporosus, « plein de vapeur », dérivé de vapor. L’adjectif est substantivé à partir de la fin du XVIIe siècle pour désigner quelqu’un qui souffre de vapeurs, c’est-à-dire d’exhalaisons supposées s’élever du sang jusqu’au cerveau ; Rétif pourrait être l’un des premiers à utiliser le substantif au féminin). « On appelle Vapeurs, au pluriel, lit-on dans le Dictionnaire de l’Académie (1762), une certaine maladie, dont l'effet ordinaire est de rendre mélancolique, quelquefois même de faire pleurer, & qui resserre le cœur, & embarrasse la tête ». La substantivation de l’adjectif vaporeux est attestée dès cette édition au masculin ; elle est plus tardive au féminin (attestée dans un dictionnaire en 1800). Tout en s’inscrivant dans une actualité lexicale dont témoignent d’autres dérivations originales telles que vaporer (cité dans la Néologie de Mercier au sens d’« Avoir des vapeurs, affecter des vapeurs »), l’emploi rétivien du terme, dans le premier volume des Nuits de Paris, publié en 1788, est intéressant par sa propension à désigner une femme, la marquise de M***, désignée comme « la Vaporeuse ».

Cette vaporeuse apparaît conforme au « type » défini par les traités médicaux de l’époque, par son sexe (si les vapeurs sont communes aux deux sexes, comme le souligne Joseph Raulin, médecin ordinaire de Louis XV, dans son Traité des affections vaporeuses du sexe (1758), les femmes y sont particulièrement sujettes par leur constitution et leur éducation) et, surtout, sa condition sociale privilégiée. En effet, « les vapeurs attaquent sur-tout les gens oisifs de corps, qui se fatiguent peu par le travail manuel, mais qui pensent & rêvent beaucoup », rappelle l’article « Vapeurs » de l’Encyclopédie. Le témoignage d’Alexandrine de M***, rapporté dans la troisième « Nuit », donne la mesure de la gravité de cette maladie : devenue « mélancolique » à la puberté, déçue par les hommes, elle est mariée à 18 ans mais ne parvient à se réaliser ni dans le mariage, ni dans la vie mondaine : « Je fus dégoûtée d’être aimée, d’être admirée, d’être amusée ; je dirais même d’être estimée ; Je me sentis insensible au mépris comme à la louange ; rien ne m’affectait plus » (Les Nuits de Paris, édition présentée et établie par Daniel Baruch, Paris le jour, Paris la nuit, Paris, Robert Laffont, Bouquin, 1990, p. 626). La Vaporeuse tombe progressivement dans une apathie complète, un affaissement de toutes ses facultés morales qui la condamne à « végéter ».

La cure que met en scène – et que constitue – Les Nuits de Paris, correspond également aux préconisations de l’époque : la guérison des vaporeux passe en effet par une hygiène de vie rigoureuse et une réforme morale à laquelle contribue puissamment la pratique de la charité. « Pour un homme riche, explique ainsi Jacques Splin, le « Fou raisonnable » d’une comédie éponyme de Joseph Patrat (1781), le plaisir le plus vif, le plus pur, & celui qu’on peut goûter à tout âge, c’est la bienfaisance ». Devenue l’interlocutrice privilégiée du narrateur des Nuits, le Spectateur-nocturne, et son alliée objective dans le sauvetage des victimes de la corruption parisienne, qu’elle accueille dans son entourage, Alexandrine de M*** cesse dès la troisième Nuit d’être « la Vaporeuse » pour devenir « la Marquise », dont le décès sera déploré dans la 377e Nuit.

Allégorie possible de la police, pour laquelle Rétif aurait, d’après Daniel Baruch, été espion de 1759 aux années 1780, la Marquise se lie, dès la deuxième Nuit, au Spectateur-nocturne à la faveur d’une scène fabuleuse, placée sous le signe de la rencontre et de la complémentarité des contraires : immobile à la fenêtre de son hôtel de la rue Payenne, dont la façade est baignée par la lumière de la lune, la « femme riche » qu’est la Vaporeuse, engage un improbable dialogue avec l’« homme pauvre » qui déambule dans les rues obscures de la capitale. L’opposition radicale des protagonistes se donne à lire comme un potentiel quasi électrique. À la faveur de l’état critique qu’ils connaissent tous deux (le « Hibou » est lui aussi plongé dans la mélancolie car il porte le deuil de Victoire), le tempérament humide et vaporeux de la marquise mis en contact avec le tempérament « de fer et de feu » (p. 625) du Spectateur-nocturne déclenche un prodigieux flux de paroles et d’énergie bienfaisante qui circule de l’un à l’autre et se répand à travers la ville.

Comme l’a bien noté Philippe Barr, cette dynamique « met en fiction la propriété curative de la littérature » (p. 139) et sa capacité à concourir au progrès moral en intéressant l’élite au devenir du plus grand nombre. Elle exprime la revendication de Rétif à faire valoir son statut de médiateur entre les états et à produire entre eux le lien indispensable à la pérennité de l’ordre social. La mort de la marquise de M*** et le déclenchement de la Révolution, dont témoignent les trois dernières parties des Nuits de Paris (1789, 1790, 1794) sonnent la fin d’un tel espoir.

Bibliographie

Sabine Arnaud, L’Invention de l’hystérie au temps des Lumières (1670-1820), Paris, éditions de l’EHESS, 2014.

Philippe Barr, Rétif de La Bretonne spectateur nocturne. Une esthétique de la pauvreté, Amsterdam-New-York, Rodopi, 2012.

Françoise Le Borgne