Romantique

Vraisemblablement issu du latin moderne romanticus (XVe siècle) ou forgé directement sur l’ancien français romant, romaunt (roman), cet adjectif apparaît dans la langue française au XVIIe siècle, via un emprunt à l’anglais romantic, comme synonyme de romanesque.

Les occurrences de l’adjectif « romantique » sont limitées dans l’œuvre de Rétif : on en dénombre une dizaine, toutes postérieures à 1784-1785 et, donc, à la parution des Rêveries du promeneur solitaire (1782) de Rousseau, qui avait remis le terme à l’honneur avec sa description des rives du lac de Bienne, « plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent l’eau de plus près » (« Cinquième promenade », Œuvres complètes, Pléiade, 1959, t. I, p. 1041). Rétif, pour sa part, n’utilise pas le terme dans cette acception paysagère, déjà définie par le marquis de Girardin dans De la Composition des paysages (1777) comme l’expression d’un pittoresque qui plaît aux yeux et à l’âme. Dans un tout autre contexte, la compréhension rétivienne du terme renvoie néanmoins à cet imaginaire chevaleresque qui le dispute à la référence arcadienne dans la réhabilitation du terme, comme le rappelle Mercier dans sa Néologie (1801) :

La Suisse abonde en points de vue Romantiques : je les ai bien savourés. Une forêt Romantique (celle de Fontainebleau) ; un vieux château Romantique (celui de Marcoussis). Je salue tout ce qui est Romantique avec une sorte d’enthousiasme. (« Romantique », Néologie, Belin, 2009, p. 388-389)

La connotation très positive donnée à cette référence chevaleresque idéalisée annonce le sens que Schlegel attribuera en 1804 à l’adjectif (romantisch) comme « propre aux œuvres littéraires inspirées de la chevalerie et du christianisme médiéval » (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française) sens qui sera popularisé en France par Madame de Staël puis Victor Hugo (préface des Odes et Ballades) avec le succès que l’on sait.

L’adjectif romantique exprime une aspiration très profonde chez Rétif : l’affirmation d’une distinction qui passe par le refus de la vulgarité du quotidien au profit d’une réalité sublimée par un imaginaire littéraire chevaleresque. Est pour lui romantique l’épanchement de la rêverie littéraire – celle qui a marqué ses années de jeunesse – dans la réalité ; épanchement qui féconde cette réalité banale et la rend inspirante pour l’écrivain. L’auteur de Monsieur Nicolas évoque ainsi, dans la « Neuvième époque », devant la comtesse d’Argenson, ses « intrigues romantiques » (Monsieur Nicolas (1797), Pléiade, 1989, t. II, p. 417) telles qu’il les dévoilera dans « Mon Calendrier » avec leur cohorte d’amours impossibles, de filles retrouvées, d’effusions sentimentales et de moments délicieux.

Mais c’est la « Quatrième époque » de Monsieur Nicolas, celle des idylles auxerroises, qui s’avère la plus romantique, parce que Nicolas y découvre simultanément la littérature héroïque et l’amour. Ce thème propice à la dérision, traité avec brio par Marivaux, Rétif l’aborde avec délicatesse, tant la qualité romantique de ces premières amours lui est chère. Il se dépeint ainsi jeune homme, vantant à Manon Prudhot le « charme romantique » de ses lectures pour préserver le plaisir d’une conversation qui dérive dangereusement vers les marais du réalisme bourgeois (Monsieur Nicolas, t. I, p. 386-387) et, surtout, entrant de plain pied dans l’absolu à la faveur de sa première passion. Au matin du 8 décembre 1752, il gèle et Nicolas, qui est resté lire Le Cid au coin du feu, est surpris par Madame Parangon, qui rentre de vêpres particulièrement élégante mais transie. L’apprenti l’installe dans un fauteuil, tombe à ses genoux, la déchausse pour lui permettre de réchauffer ses pieds et engage avec elle une conversation où, tout en parlant de Rodrigue et Chimène, il lui avoue son amour. « Ce jour, écrit Rétif, fut un des plus beaux de ma vie, le plus heureux, le plus romantique peut-être » (Monsieur Nicolas, t. I, p. 485). Cette entrevue privilégiée avec Madame Parangon, en effet, s’inscrit dans la parfaite continuité de la rêverie chevaleresque suscitée par la pièce de Corneille ; elle contribue à une forme de révélation de soi qui permet à Nicolas d’actualiser, au cœur même de la maison bourgeoise de son maître, l’imaginaire héroïque et galant du Grand Siècle. Cet imaginaire romantique, qu’entretiennent également les romans de Madame de Villedieu et Les Illustres Françaises (1713) de Robert Challe (Monsieur Nicolas, t. II, p. 66), possède un pouvoir d’enchantement que confirment le goût de Rétif pour l’expression « charme romantique » (Monsieur Nicolas, t. II, p. 66 et p. 188 ; Les Nuits de Paris, t. 5, 209e) ainsi que l’association des termes « romantique », « plaisir » (Monsieur Nicolas, t. I, p. 387), « délicieu[x] » (Monsieur Nicolas, t. II, p. 188 ) et « regretté […] » (Monsieur Nicolas, t. II, p. 328).

Dans Les Posthumes (1802), Rétif inverse le processus : la « Merveilleuse histoire de Jean-Jacob, duc Multipliandre » laisse libre cours aux fantasmes et aux souvenirs magnifiés de l’auteur, qui se déploient dans un univers de fantaisie enchantée jugée « plus extraordinaire, quoique plus dans la vraisemblance romantique, que les Mille et une Nuits » (« éclaircissements », Les Posthumes, Duchêne, 1802, t. I, p. 6). Cette vraisemblance romantique désigne de manière fugace le singulier romanesque (voir ce mot) d’une œuvre qui, tout en se délectant de l’affabulation et du merveilleux, affirme son origine personnelle, gage d’intérêt et de moralité puisque « la vraie morale consiste à travailler au bonheur des Hommes » (« Préface », Les Posthumes, t. I, np). Cet ancrage passionnel du récit, qui le rend susceptible d’éveiller l’émotion et la réflexion du lecteur, fait ainsi converger romantique et romanesque.

Françoise Le Borgne et Pierre Testud

Bibliographie

- Louis-Sébastien Mercier, « Romantique », Néologie (1801), Paris, Belin, 2009, p. 388-389.

- Marcel Raymond, Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire (1782), dans Œuvres complètes, Paris, 1959, t. I, note 3 de la p. 1040, p. 1793-1795.

- Alain Rey, « Romantique », Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1995, t. II, p. 1827-1828.

- Pierre Testud, Nicolas Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas (1797), Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1989, t. I, note 3 de la p. 387.