Romanesque

Attesté une fois au XVIe siècle, cet adjectif devient à la mode au siècle suivant sous l’influence de l’italien romanesco. « Il qualifie ce qui est merveilleux comme les aventures de roman, une personne exaltée et le genre de sentiments qu’elle a (1628) » (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française). Ce romanesque, caractéristique des grands romans héroïques et galants du XVIIe siècle, se voit progressivement disqualifié comme en atteste, en 1690, le Dictionnaire universel de Furetière, qui le présente péjorativement comme « extraordinaire et peu vraisemblable ».

Les nombreuses occurrences du mot dans l’œuvre de Rétif, témoignent du rapport ambivalent que celui-ci entretient avec cette tradition romanesque « baroque », discréditée au siècle des Lumières pour son invraisemblance alors même qu’elle se pérennise à travers de grandes sommes telles que Cleveland (1731-1739) de l’abbé Prévost ou Le Paysan et la paysanne pervertis (1787) de Rétif lui-même.

Sur le terrain esthétique, le romanesque est condamné par Rétif comme incompatible avec son projet de peindre la réalité des mœurs contemporaines et de dévoiler le cœur humain dans son intégralité. Dans les commentaires des Contemporaines (1780-1785) insérés dans les Nuits de Paris (1788-1794), l’auteur loue ainsi à plusieurs reprises la véracité de ses nouvelles, source d’un intérêt bien supérieur à celui de fictions romanesques (t. 7, 350e et 357e Nuits) et l’on connaît sa fameuse adresse au lecteur, reprise dans Monsieur Nicolas (1797) :

Je suis un livre vivant, ô mon lecteur, lisez-moi, souffrez mes longueurs, mes calmes, mes journaux, mes inégalités ; songez, pour vous y encourager, que vous voyez la nature, la vérité destituée de tous les ornements romanesques du mensonge ! (La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans [1783], Champion, 2007, p. 65).

Mais le romanesque, officiellement méprisé, est remis à l’honneur dans la caractérisation des héros rétiviens car l’exaltation ainsi désignée est l’apanage de la passion amoureuse et de la jeunesse comme le montre l’exemple de Dorfeuil, qui, dans « l’âge romanesque » (Les Nuits de Paris, t. 3, 84e Nuit), « était parti d’Europe dans le double dessein de s’enrichir et de trouver un asile, dans un coin du globe, où il pût vivre heureux avec sa vertueuse amante. Ses vues étaient alors absolument romanesques, et telles que les ont toujours les amants, lorsqu’ils quittent une maîtresse adorée au plus fort de l’ivresse » (Les Nuits de Paris, t. 2, 82e Nuit). Cet état d’esprit est celui que Rétif qualifie par ailleurs de « romantique » (voir ce mot) et qui donne le ton de sa propre jeunesse. Or ce « cœur romanesque » (t. 7, 380e Nuit) et cette « imagination romanesque », entretenue par la lecture des romans de Madame Villedieu (Monsieur Nicolas, Pléiade, 1989, t. I, p. 322), s’avèrent étroitement liés à sa vocation d’écrivain. L’auteur des Nuits de Paris rapporte ainsi une prédiction de Madame Parangon, proférée le 12 mars 1753, le lendemain de la mort de Madelon Baron : « Si votre esprit, avec sa tournure romanesque et la sensibilité de votre cœur, était jamais assez cultivé pour que vous écrivissiez, vous auriez des lecteurs enthousiastes ! » (t. 4, 139e Nuit).

Condamné pour son caractère artificiel et gratuit, le romanesque apparaît donc malgré tout comme une source d’inspiration féconde parce qu’il mobilise les ressorts les plus puissants du cœur et de l’imagination et anoblit les événements du quotidien, comme le souligne l’enchaînement des propositions que se formule le jeune auteur Ducotore après sa rencontre avec Célimène Grandval, fille d’un grand acteur de province, au Café du Parnasse dans « La Femme d’Auteur » :

Voilà une singulière rencontre !... Oui, elle est romanesque !... Très romanesque, c’est-à-dire intéressante ! (Les Contemporaines, vol. 39, 246e).

En dépit de ses dénégations, Rétif met abondamment à profit cette formule, non seulement dans ses romans mais dans l’ensemble de son œuvre, y compris autobiographique puisque le romanesque est le prisme à travers lequel il vit et décrit du même geste les péripéties de son existence.

Françoise Le Borgne et Pierre Testud

Bibliographie

- Henri Coulet, Le Roman jusqu’à la Révolution (1967), Paris, Armand Colin, 2000, 523 p.

- Françoise Le Borgne, Rétif de La Bretonne et la crise des genres littéraires (1767-1797), Paris, Champion, 2011, 553 p.

- Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992, éd. enrichie, 1995, 1998, nouvelle éd. 2010, éd. augmentée, 2016.

- Pierre Testud, introduction, chronologie, note bibliographique, notes, notices, index et tables de Nicolas Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas (1797), Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1989, 2 vol.

- Pierre Testud, Rétif de La Bretonne et la Création littéraire, Genève, Droz, 1977, 729 p.