TAILLECIME/TAILLE-ÂME

TAILLECIME/TAILLE-ÂME

TAILLECIME : néologisme rétivien ; s.m. ; se trouve dans Les Nuits révolutionnaires : « Après avoir passé l’arcade de l’Hôtel-de-ville, je rencontre des cannibales ; l’un, je l’ai vu, réalisait un horrible mot, prononcé depuis, il portait au bout d’un taillecime les viscères sanglants d’une Victime de la Fureur, et cet horrible bouquet ne faisait frémir personne » (Les Nuits de Paris, Genève-Paris, Slatkine reprints, 1987, tome 8, Sept Nuits de Paris,14 juillet, p. 68).

TAILLECIME n’est répertorié dans aucun dictionnaire. C’est un substantif crée sous le choc des premiers événements révolutionnaires, inspiré par la nécessité de trouver un nom pour un objet dont la fonction avait été détournée ; un mot pour dire la commotion et l’horreur de la violence.

TAILLECIME désigne un objet qui s’apparente à une arme d’hast, comme la pique, ou encore à un outil, comme la serpe montée sur un long manche, utilisée pour l’élagage. C’est un mot qui parle et qui fait image. Le taillecime coupe le sommet, la tête ; il décapite. Est-ce là l’ « horrible mot » mis en pratique ce 14 juillet 1789 ? La métaphore se double d’une valeur idéologique par l’emploi du verbe « tailler » :  taillecime  et non  coupecime  qui aurait eu le même sens, mais aurait privé l’expression d’un lien supplémentaire avec le champ de la révolte populaire ; la taille était un impôt par tête ; supprimer les puissants, ceux qui dominent, c'était s’en prendre à l’impôt inique. Mais si l’outil du jardinier devient une arme, s’il a changé de destination quand Rétif le voit dans la rue, il conserve tout de même une trace de son origine champêtre : sa lame de fer, ou son croissant, permettent d'accrocher et de laisser pendre au-dessus des passants le paquet hideux des entrailles rouges d’une victime, rassemblées comme un « bouquet ». Taillecime dit le changement d’état des hommes et des choses observés dans la rue : la révolution fait d’un outil une arme, du jardinier un guerrier,  du monde du travail un organe d’activité imprévisible ; il fallait taillecime pour dire l’horreur de l’incertitude quand l’ordre du monde bascule dans la violence.

Ainsi le mot taillecime s’intègre-t-il dans les pages des Nuits révolutionnaires, riche de toutes ses connotations populaires et agricoles, et tellement à sa place que pour le lecteur, il se fond sans peine dans les cortèges de piques et de faux. Mais jamais les planches de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert n’avaient reproduit son image.

Le TAILLE-ÂME que l’on rencontre à la place de taillecime dans certaines éditions des Nuits de Paris est probablement une coquille d’imprimeur. Il détient sa part de vérité lui aussi, tant la violence déchaînée par la prise de la Bastille provoquera  de coupe dans les âmes de la capitale (Voir notamment N.-E. Rétif de la Bretonne, Les Nuits de Paris ou le Spectateur nocturne, éd. Henri Bachelin, Paris, 1960, Cinquième nuit — ou 385e— Le 17 juillet).