Pornographe

(Substantif masculin, emprunt, 1769, au grec tardif pornographos, « auteur d'écrits sur la prostitution et les prostituées », composé de –graphos, « graphe, écriture », et de pornê, « prostituée », dérivé de pernênai, « vendre des marchandises, des esclaves » et signifiant donc initialement « femme vendue », « femme-marchandise »). Le mot est attesté pour la première fois dans le titre d'une œuvre de Rétif de La Bretonne, Le Pornographe (1769), avec son sens étymologique, lit-on dans Le Dictionnaire historique d’Alain Rey (1992). Ce sens premier est sorti d'usage et pornographe se dit d'un auteur spécialiste d'écrits obscènes (1842) et s’emploie aussi comme adjectif d’après le Dictionnaire de l’Académie Française (8e édition, 1932-35).

Rétif se vante dans Monsieur Nicolas d’avoir introduit ce nouveau mot dans la langue française qu’il espérait alors réformer.

Dans Le Pornographe, ou Idées d’un honnête homme sur un projet de règlement pour les prostituées, propre à prévenir les malheurs qu’occasionne le publicisme des femmes avec des notes historiques et justificatives, d’Alzan qualifie lui-même ce mot de demi barbare : « Je te vois sourire ; le nom demi barbare de PORNOGRAPHE erre sur tes lèvres » (Le Pornographe, Monaco, éd. Rondeau, 1979, p. 21). Rétif était conscient que ce mot était contraire au goût et à l’usage de l’époque bien qu’il soit le premier à l’avoir introduit en langue française, c’est pour cette raison qu’il a ajouté le deuxième titre qui vient expliquer le premier pour éviter les malentendus et les fausses explications. Cependant, Jacques Cellard pense que « pornographe » de Rétif désigne un auteur dont les écrits présentent avec réalisme les choses du sexe dans le seul but de provoquer le désir. Il ajoute qu’en ce sens, le XVIIIe siècle n’utilise que les termes de libertin et de libertinage et que nous aurions tort de voir un artifice publicitaire dans le titre choisi par Rétif.

Toutefois, les différentes utilisations de Rétif du mot « pornographe » que nous avons pu relever dans quelques-unes de ses œuvres renvoient toutes au projet de réforme pour les prostituées et non à l’auteur qui traite de la prostitution pour exciter ou parler des choses obscènes. Ainsi dans La Paysanne pervertie, Gaudet écrit : « ce ne serait que demi-mal, si on réalisait le projet que m’a montré l’autre jour un bonhomme, qu’au premier aspect je pris pour un sot. Mais la lecture de son manuscrit me détrompa. Il est intitulé Le Pornographe, ou La prostitution réformée, il y donne des moyens de rendre les prostituées moins pernicieuses pour les mœurs, sans danger pour la santé » (La Paysanne pervertie, Paris, Garnier-Flammarion, p. 347). Dans Monsieur Nicolas, on lit encore : « Je faisais alors la seconde édition de mon Pornographe, et je voyais beaucoup de filles pour connaître à fond cet état vil » (Monsieur Nicolas, t. II, p. 759) et « Si les princes veulent mettre la moitié de leurs sujets sous les armes et les forcer au célibat, ils le peuvent, pourvu qu’ils aient la plus grande attention à conserver les femmes, à empêcher la prostitution, ou à la régler comme le propose le Pornographe. » (Monsieur Nicolas, t. I, p. 932). Dans Le Thesmographe, Rétif ajoute « Jetez un coup d’œil sur ce projet, et surtout faites exécuter celui du Pornographe plus nécessaire que jamais, depuis l’ouverture du Bazard du Palais-royal » (Le Thesmographe, seconde partie, 1789, p. 586). L’utilisation de ce mot par Louis-Sébastien Mercier, va dans ce même sens. En effet, le considérant comme projet, il appelle les administrateurs à le lire : « Administrateurs, lisez sérieusement Le Pornographe de Restif de La Bretonne » (Le Tableau de Paris, édition présentée par Michel Delon, Paris le jour, Paris la nuit, Paris, Robert Laffont, Bouquin, 1990, p. 223).

De la même racine, nous relevons aussi chez Rétif le mot grec « pornognomonie » qui signifie « la règle des lieux de débauche ». D’Alzan recourt à ce mot dans son Pornographe pour parler de la maladie vénérienne causée par la prostitution et la nécessité d’instaurer des lieux pour la pratique de ce métier, en l’occurrence les Parthénions qui par leurs nouveaux règlements seront « le chef-d’œuvre de la sagesse humaine ».

Son dérivé « pornographie » (n. f. 1842) se dit d'une représentation (par écrits, dessins, photos...) de choses obscènes (1842, d'une peinture). Par extension, il désigne la représentation directe et concrète de la sexualité, de manière délibérée, en littérature, dans les spectacles. Le mot conserve, malgré la chute des tabous et les autorisations administratives, un caractère de transgression qui l'oppose à érotisme, érotique, licencieux et le rapproche d'obscène.

Dans ses différents ouvrages et plus particulièrement dans ses Idées Singulières, une série de projets de réforme dont Le Pornographe constitue le premier volume, Rétif apparaît comme un hardi néologue. L’invention de la néologie (nous optons pour néologie plutôt que néologisme qui a une connotation péjorative signalée dans le Dictionnaire de 1762 de l’Académie : « la néologie est un art, le néologisme est un abus ») prend un tour systématique dans cette série d’ouvrages porteurs de nouvelles idées. La néologie est le corps des projets des Idées Singulières : toute nouvelle articulation, tout nouveau mot donne une nouvelle idée forcément réformatrice. Ainsi et contrairement à quelques romanciers de la dernière décennie du XVIIIe siècle amateurs de néologismes évoquant le plaisir et l’excitation sexuelle, dont le chevalier Andréa de Nerciat est l’auteur exemplaire (voir Les Aphrodites, 1793, et Le Diable au corps, 1802), Rétif, en vrai écrivain des Lumières, et alors même que son œuvre romanesque témoigne de tant d’attirance pour le désir et la sexualité, a choisi ici la perspective réformatrice plutôt que le libertinage linguistique. Son emploi du mot pornographe, mentionné ci-dessus, illustre bien cette idée.

Bibliographie

- Jacques Cellard, Un génie dévergondé : Nicolas-Edme Rétif, dit « de La Bretonne », Paris, Plon, 2000.

- Hédia Khadhar, « Le Pornographe devant la critique : de la narration à la législation », Études rétiviennes, 4-5, décembre 1986, p. 73-80.

- Ann Lewis, « Une Tâche ineffaçable ? Rétif’s representation of the prostitute in Le Pornographe and La Paysanne pervertie », Le corps et ses images dans l’Europe du dix-huitième siècle, édité par Sabine Arnaud et Helge Jordheim, Paris, Honoré Champion, 2012, p. 49-71.

- Irene Aguilà Solana, « Le Pornographe de Rétif de la Bretonne et l’Arte de las putas de Moratin. Les avis de Monsieur Nicolas », Études rétiviennes, 42, décembre 2010, p. 215-234.

- Amy S., Wyngaard, Bad books. Rétif de la Bretonne, sexuality and pornography, Newark, University of Delaware Press, 2013.

Ilhem Belkahla