Parangon

« PARANGON n. m. emprunté (XIIIe s.) à l’italien paragone, antérieurement paragono (fin XIIIe s.) « pierre de touche », « modèle » (1516) et « comparaison » (déb. XVIe s.) » (Dictionnaire historique de la langue française, 1993). Le terme PARANGON est qualifié par Furetière, en 1681, de « vieux mot qui désignait autrefois une chose excellente et hors de comparaison », mais en tant que « terme d’imprimerie. C’est la seconde grosseur des caractères d’imprimerie après le gros canon et le petit canon. » Le premier sens est encore attesté dans le Dictionnaire de l’Académie de 1762, mais sous une forme plus générique de « Modèle, patron, Parangon de beauté, de Chevalerie, il est vieux. », tandis que le second sens subsiste et se précise : « Terme d’imprimerie. Caractère d’imprimerie qui est entre la Palestine & le petit canon. Il y a le gros Parangon et le petit Parangon. »

L’usage du substantif pris au premier sens tend à s’affaiblir au XVIIIe siècle, puisqu’on lit en 1788 dans le Dictionnaire critique de J.-F. Féraud, qu’« on ne le dit plus que dans le burlesque, ou le satirique ». La notion d’excellence subsiste toutefois, jusque dans les éditions récentes du Dictionnaire de l’Académie, avec, souvent, cette nuance d’ironie, comme dans l’expression « parangon de vertu ». La particularité de la démarche de Rétif a été de transférer la première signification au sens 2, en attribuant, à un caractère typographique particulier, les vertus esthétiques et morales du premier sens, pour caractériser un personnage.

Le substantif devient en effet chez Rétif un nom propre attribué par l’auteur, dès 1775, au maître d’apprentissage du jeune Edmond dans le Paysan perverti. C’est dans ce roman que Madame Parangon apparaît dans l’œuvre de Rétif, en tant qu’épouse du peintre chez lequel le jeune Edmond va entrer en apprentissage. Là d’autre personnages (Manon Palestine, Mme Canon, M. Trismégiste) portent aussi des noms de caractères d’imprimerie. Alors que M. Parangon apparaît comme un personnage odieux et brutal, Mme Parangon est décrite comme un être sensible. Dans La Paysanne pervertie (1785) elle est aussi l’un des personnages principaux, en tant que confidente et correspondante d’Ursule, la sœur d’Edmond. Opposée au moine libertin Gaudet d’Arras, elle s’élève contre ses thèses. L’apparition de Colette Parangon dans ces romans nous mène sur la trace du développement de l’intime chez notre écrivain. Cette figure connaît en effet une amplification exceptionnelle dans Monsieur Nicolas, puisque Rétif situe alors la rencontre avec cette bonne fée dès son enfance, à Sacy, et qu’il s’attribue une bonne partie des relations d’Edmond avec elle.

Dans Monsieur Nicolas (1796) la biographie du personnage de fiction est en effet élargie, de sorte que la rencontre se fait dès l’enfance, dans le village de Sacy, sous le signe de l’innocence. Le premier trait de son amour pour cette femme résulte effectivement de sa pureté ; vierge, bien qu’elle soit mère de plusieurs enfants, mais victime d’une tentative de viol supposée de la part du narrateur, elle devient une référence morale qui joue un rôle déterminant dans sa vie. Le rapport du patronyme avec l’imprimerie s’éclaircit, puisque Rétif décrit son apprentissage de typographe à Auxerre (1751-1755) en gardant les noms issus du roman d’Edmond. La veine autobiographique est particulièrement développée dans Le Drame de la Vie, contenant un homme tout entier (1792). Cette « véritable autobiographie dramatique » (Jean Goldzink, 1991) est constituée de dix drames et confère à cette femme une place constitutive pour l’identité du héros, puisqu’elle apparaît dans le premier « Acte des Ombres » et que la « Première pièce régulière » qui suit, est intitulée « Madame Parangon ou le pouvoir de la vertu. »

Etant donné sa beauté, sa sensibilité et sa situation sociale plus élevée, Mme Parangon incarne une image idéale de la femme et personnifie ce qu’exprime son patronyme dans Le Paysan perverti, à savoir d’être le modèle, l’archétype de toute projection amoureuse. Le lien avec l’intime résulte des particularités de l‘imagination rétivienne ; pour Pierre Testud ce personnage est même « Le premier exemple qui s’impose » (p. 134), si l’on veut observer comment la réalité devient chez Rétif « la source de plusieurs développements imaginaires » (p. 134). Ceci résulte du fait que « La donnée initiale est ici une donnée autobiographique, douée d’une forte valeur émotionnelle » (Ibid.). Mme Parangon incarne les rêves issus de l’adolescence de l’auteur, lorsqu’il était apprenti typographe chez l’imprimeur Fournier à Auxerre. Elle apparaît aussi de façon plus ou moins masquée dans d’autres romans dont Le Quadragénaire (1777) et La Malédiction paternelle (1780), mais elle inspire surtout de multiples variations, sous différentes identités dans les nouvelles, notamment dans Les Contemporaines (1779-1785 ; la 107e « La femme tardive ou la dernière aventure d’une femme de quarante ans ») et dans Les Provinciales (1795) la 99e « Dijonaise violée pour son amie, enfin reconnue » (vol. III, p. 725 à 730). Elle inspire plus furtivement d’autres épisodes faisant allusion à la biographie de l’auteur, comme dans Les Contemporaines par gradation (1785) « La Belle Imprimeuse ou la femme longtemps désirée », une nouvelle dans laquelle tous les personnages portent des noms de caractères typographiques, le vocabulaire de l’imprimerie étant détourné, sous une forme ludique, vers une fête des mots.   

L’importance intime de Mme Parangon est liée au fait que son patronyme fictif s’inscrit dans le contexte de l’imprimerie. Ceci nous renvoie à la fois à la formation de Rétif et au dispositif langagier qu’il met en œuvre pour assigner une place particulière aux signes, en tant que traces de l’origine. En effet, l’autobiographie nous révèle la rivalité entre l’auteur et l’imprimeur Fournier. Or le substantif Parangon désigne des gros caractères d’imprimerie et c’est par un processus métonymique qu’il applique ce patronyme à l’imprimeur. Ce mouvement d’attribution est d’autant plus justifié que, durant cette période d’expansion du livre, l’un des frères de l’imprimeur d’Auxerre, Pierre-Simon Fournier, a contribué à Paris, à la rénovation de la typographie par son grand ouvrage, le Manuel typographique utile aux gens de lettres et à ceux qui exercent les différentes parties de l’imprimerie (1764-1766). Le contexte de l’imprimerie produit une surdétermination de la rencontre et, d’un point de vue psychanalytique, un phénomène de condensation à partir du vocabulaire typographique, puisque Marguerite Collet, épouse de l’imprimeur François Fournier, devient Colette Parangon.

Si pour Rétif « l’histoire réelle de Mme Parangon est un fonds inépuisable pour son imagination » (P. Testud, p. 140) c’est notamment à cause du lien intime qu’il établit au moyen de ce patronyme. Comme l’écrit Gisèle Berkman « tout se joue ici dans un transfert de traces, support d’une archéologie fabuleuse de soi. De la trace de pas au pied, du pied à la chaussure. » (G. Berkman, p. 406) car, « le « fétiche » rétivien est ce qui fait écrire, mais aussi ce qui, érigé en monument, acquiert une valeur de relique. » (p. 407) Ainsi s’explique que le scripteur de l’autobiographie trace, dans la chaussure de Mme Parangon, une déclaration d’amour qui s’imprimera sous ses pieds, mais aussi que cette femme reste un flambeau qui lui indique la voie. Les multiples variations, dans les récits où elle apparaît, permettent ainsi de vivifier sa mémoire, parce qu’elle a inspiré l’écrivain et a validé sa vocation, de sorte que ces épisodes fonctionnent, à la fois comme un gage de fidélité et comme un retour vers cette source. Ce sont même les caractères d’imprimerie qui donnent corps aux fictions qu’elle a insufflées. Ceci nous fournit une idée de la vertigineuse recherche imagée née de cette rencontre.

Claude Klein

Bibliographie :

Rétif de la Bretonne, Le Paysan et la Paysanne pervertis, éd. établie par Pierre Testud, Paris, Éditions Honoré coll.  « L’Âge des Lumières », Champion 2016, deux vol. de 1462 pages continues.

Rétif de la Bretonne, Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé, éd. établie par Pierre Testud, Paris, Gallimard, coll. « Pléiade », 1989, deux vol.

Rétif de la Bretonne, Le Drame de la vie, contenant Un homme tout entier, Préface de Jean Goldzink, Paris, Imprimerie nationale, coll. « Le spectateur français », 1991, p. 7-34.

Rétif de la Bretonne, Les Contemporaines, ou aventures de plus jolies femmes de l’âge présent, éd. critique établie par Pierre Testud, Honoré Champion, coll. « L’âge des Lumières », Paris 2014-2017, dix vol.

Gisèle Berkman, Filiation, origine, fantasme. Les voies de l’individuation dans Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé de Rétif de la Bretonne, Paris, H. Champion, 2006.

Claude Klein, « Madame Parangon, un modèle pour l’inscription de la lettre », Études rétiviennes, n°47, 2015, p. 77-80.

Pierre Testud, Rétif de la Bretonne et la création littéraire, Genève-Paris, Droz, 1977.