Original

Employé comme adjectif, le mot est, dans les dictionnaires, défini par la négative : « Qui n’est d’après aucun modèle. On appelle pensée originale, une pensée neuve, et qui n’a été prise d’aucun auteur » (Dictionnaire de l’Académie, 1762). Nouveau Pygmalion, Gaudet entend façonner Ursule pour en faire la femme la plus en vue de Paris. Il lui commande de « suivre les modes, quelque extravagantes qu’elles paraissent », mais en les adaptant. « C’est par ce moyen que vous serez toujours neuve, toujours piquante, toujours originale, c’est-à-dire jamais imitatrice servile » (La Paysanne pervertie, lettre 98, p. 327). Le conseil du libertin s’applique aussi à la création littéraire rétivienne. À l’affut des modes littéraires, mais soucieux de se distinguer par l’innovation formelle, Rétif revendique, dans un discours péritextuel ostensiblement racoleur, la radicale nouveauté de ses ouvrages. Ainsi des « tableaux nocturnes » de Paris, présentés par l’éditeur comme « les plus curieux qui aient jamais existé ». (Les Nuits de Paris, préface, p. 619).

Un « morceau original » (Les Françaises, I, Les Filles, « La Fille d’esprit », p. 201) se distingue de la copie, toujours suspecte d’erreur ou de falsification. Il porte la marque de l’authenticité. Dans La Vie de mon Père, le grand-père Pierre Rétif se joue de ses voisins gentilshommes en fabriquant de faux parchemins attestant ses nobles origines. Le narrateur transcrit « ce morceau vraiment original » (La Vie de mon père, p. 136). L’adjectif, employé dans le sens d’authentique, doit se comprendre dans un sens ironique. Le narrateur se moque de la valeur unanimement accordée aux titres d’inféodation, d’ailleurs à l’époque souvent contrefaits, et raille la naïveté du public en la matière. Il donne a posteriori au lecteur une précieuse clé : le récit qu’on vient de lire n’est pas à prendre au pied de la lettre. C’est, ni plus ni moins que la « Généalogie des Restifs », un « morceau vraiment original ». L’adjectif problématise la question de la fiction littéraire jusque dans son expression autobiographique.

Employé comme substantif, original désigne la forme première d’un acte juridique, d’un tableau, d’un texte. Rétif recourt fréquemment à la tournure l’original de …, par exemple dans Les Contemporaines, où il est question de « l’original du tableau » (Les Contemporaines, 188e nouvelle, « La Gouverneuse »). Dans La Paysanne pervertie, Laure envoie à Ursule la copie d’une lettre de Lagouache. « Je garde l’original, pour le montrer à M. Gaudet » (La Paysanne pervertie, lettre 91, p. 298). La leçon se veut formellement exacte : elle conserve la « belle orthographe » de Lagouache, de type phonétique. C’est une copie d’après ou sur l’original. L’expression s’emploie de même pour la traduction. À propos de la traduction du Fin Matois, ou Histoire du Grand Taquin (d’après Quevedo), publiée en 1776, Rétif écrit : « Cette traduction fut faite en société avec M. d’Hermilly, censeur royal ; je corrigeai la traduction d’après l’original […] » (Mes Ouvrages, dans Monsieur Nicolas, II, p. 911) ; et dans la VIe Époque : « je consentis à l’imprimer à condition qu’il [d’Hermilly] me prêterait l’original et qu’il m’aiderait à rectifier tout ce que je n’entendais pas. Je puis dire que je refis toute cette traduction sur l’original » (Monsieur Nicolas, II, p. 247-248).

Le substantif, quand il désigne une personne, s’emploie en mauvaise part. « On dit par raillerie d’un homme qui est singulier en quelque chose de ridicule, que c’est un original, un vrai original, un franc original » (Dictionnaire de l’Académie, 1762). Rétif partage parfois cette acception négative. Dans La Mimographe, on lit, en écho à une critique formulée par Rousseau dans la Lettre à D’Alembert sur les spectacles, que dans la comédie « le jeu de l’acteur n’est propre qu’à rendre charmant un original vicieux » (p. 92). Mais en règle générale l’original prend sous la plume de Rétif un sens positif. Dans Les Nuits de Paris, il sert à désigner Du Hameauneuf, dont le modèle serait un certain « M. de Vllnv [Villeneuve] » (Monsieur Nicolas, IXe Epoque, II, p. 369), un avocat au Parlement que Rétif aurait rencontré chez Butel-Dumont ou chez La Reynière, et qui hante les cafés. Comment ne pas songer au Neveu de Rameau ?

Du Hameauneuf accompagne le Spectateur nocturne, surtout à partir du volume X des Nuits. Le narrateur évoque « la singularité de son caractère » (Les Nuits de Paris, 243e nuit, « La mendiante à l’enfant », p. 1259). « Un original se présente à ma vue, un vieux manteau rouge, un petit chapeau sur une frisure touffue ». (Les Nuits de Paris, 56e nuit, « Suite. L’escalier », p. 346). Il prêche la morale naturelle, invoque le modèle des Othomacos, tribu des rives de l’Orénoque, et défend l’idée du mariage. Il imagine un règlement pour conduire les jeunes gens et s’assurer de la régularité de leurs mœurs. La singularité du personnage se reflète dans la singularité de ses idées, et qu’illustrent les –graphes de Rétif.

Dans la 12e partie, il est à nouveau introduit sous la dénomination d’original. « On sait que c’était un original : il lui était passé par la tête de se survivre à lui-même, et de savoir comment tout s’arrangerait, après sa mort » (Les Nuits de Paris, 316e nuit, « Résurrection de… Le mort supposé », p. 1511). En se faisant passer pour mort, Du Hameauneuf se ménage un poste d’observation privilégié sur le monde qui l’entoure. L’attitude, symétriquement inverse de celle de Fonlhète dans Les Posthumes, fait écho au fantasme rétivien d’ubiquité, et à l’aspiration à se survivre par son œuvre, que la fiction éditoriale anticipe en présentant l’auteur comme déjà mort (dans Les Contemporaines notamment). Dans la suite du passage, il est désigné par l’appellatif « l’Original » : le déterminant défini et la majuscule font de la qualité une essence. La singularité n’est plus accidentelle : elle est essentielle. Elle perd alors toute connotation péjorative.

On ne devient original que par le jugement d’autrui. Le Spectateur nocturne est ainsi vu comme un original. « Vous me paraissez original ! », lui lâche le « polygyne », que le Hibou s’attachait à observer (Les Nuits de Paris, 82e nuit, p. 537). Ce même jugement atteint Rétif dès son vivant. On parle communément de « l’original Rétif », pour signifier non le génie créateur, mais l’extravagance et le mauvais goût (Le Borgne, p. 350). Cette mise au banc du monde des lettres affranchit Rétif de toute obligation à se conformer aux normes esthétiques et aux usages rhétoriques de son temps. Il gagne en indépendance ce qu’il perd en légitimité. Il en vient à revendiquer son statut d’auteur original, soucieux de vérité et d’authenticité, et assumant pleinement la part de fantaisie et l’inspiration populaire de sa création.

Nicolas Brucker

Bibliographie

Œuvres de Rétif

La Mimographe, ou Idées d’une honnête femme pour la réformation du théâtre national, 1770.

La Paysanne pervertie, ou les dangers de la ville, éd. B. Didier, Paris, GF-Flammarion, 1972.

La Vie de mon père, éd. D. Baruch, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2002.

Les Contemporaines, éd. P. Testud, Paris, Honoré Champion, 2014-2018.

Les Françaises, ou XXXIV exemples choisis dans les mœurs actuelles, 1786.

Les Nuits de Paris, éd. P. Testud, Paris, Honoré Champion, 2019.

Monsieur Nicolas, éd. P. Testud, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1989.

Études

Françoise Le Borgne, Rétif de la Bretonne et la crise des genres littéraires (1767-1797), Paris, Honoré Champion, 2011.

Roland Mortier, L’Originalité. Une nouvelle catégorie esthétique au siècle des Lumières, Genève, Droz, 1982.

Pierre Testud, Rétif de la Bretonne et la Création littéraire, Genève, Droz, 1977.