Sot

(Une personne qui a peu de jugement, peu d’intelligence, attesté depuis le XIIe siècle.) Faisant partie du vocabulaire à la mode depuis Molière, le substantif, comme l’adjectif, sont assez présents dans l’œuvre rétivienne. Cependant, c’est dans Le Ménage parisien (1773), étiqueté « roman-farce » par son auteur, que le mot acquiert une dimension plurielle. Cette désignation bricolée présente l’avantage de souligner l’aspect « transgénérique » de cette œuvre à part dans la production rétivienne. Si Le Ménage tient du roman grâce au « récit », il rappelle la farce par son esprit loufoque, le rire qu’il suscite et surtout par son personnage : Sotentout, le sot. Le Ménage parisien est en effet placé, dès l’épître dédicatoire, sous le patronage du fameux vers de Boileau : « Un Sot trouve toujours un plus Sot qui l’admire »

Parmi les dérivés employés par Rétif selon son orthographe personnalisée, on trouve : sotise, sotissime, Sotentout (nom propre). On note également des néologismes : sotentout/sotentoute, sotivache/sotiveau, sotificatif. Parmi les synonymes de « sot », toujours dans le texte, on relève : benêt, bonace, balourd, beaunois, imbécile, niais, nigaud, balourd, fol, cocu, pédant, etc.

Comme le laisse deviner le nom propre dérivé « Sotentout », le mot « sot » est fortement polysémique dans Le Ménage parisien. Dans un contexte érotique, il désigne un « puceau » et, par extension, un jeune homme sans expérience, farouche, incapable de répondre aux sollicitations plus ou moins directes des dames. Selon les mœurs parisiennes, il est l’antonyme de « galant ». Nous retrouvons le même emploi du mot dans Monsieur Nicolas : « N’allez pas faire le sot, préconise une femme de petites mœurs à Monsieur Nicolas, son mari est usé, et elle a bon appétit », parlant de son amie Brûlée à qui elle s’apprête à envoyer le jeune homme.

Dans un contexte matrimonial, « sot » est synonyme de « cocu ». Rétif reprend dans ce sens le concept genré : un mari sot est un mari cocu là où une épouse cocue n’est qu’une femme « avisée », « apprise ». Rusée (par essence), l’épouse trompée laisse faire pour le bien de sa famille ou pour mieux s’occuper de ses amants, souvent garants de la prospérité du ménage.

Dans un contexte littéraire, « sot » est synonyme de « pédant », de « fat », antonyme du non moins fantaisiste « esprité », « filosofe ». Un « sot » est donc un mauvais auteur, un « écrivailleur », un « littérateur ». Selon le chapitre « Suppléments » consacré à la généalogie de Sotentout, la « sotise » serait, nous dit-on, l’attribut de tous les auteurs qui ont collaboré avec la famille Sotentout depuis Zoïle jusqu’à Nougaret. En dehors de quelques noms comme Racine, Rousseau ou Mme Riccoboni, tous les auteurs anciens ou modernes ont pu, à des degrés différents, se mêler à la famille des sots et bénéficier d’appuis « sotificatifs ».

Cependant, en dehors de ces acceptions ponctuelles, Rétif joue sur l’ambivalence du « sot », véhicule d’une vision du monde complètement biaisée. Le personnage du « sot » avait déjà une histoire et un rôle consacrés par la littérature européenne du Moyen Âge. La farce lui a assigné une fonction relativement précise : représenter le monde à l’envers en renversant les hiérarchies de tous genres. Aussi est-il défini par sa nature ambivalente : sa sottise n’est que son armure pour affronter le monde.

Il n’en va pas de même dans Le Ménage parisien dans le sens où Sotentout, le sot, ne représente pas l’envers du monde, mais simplement, sa caricature. Aussi, en quelque sorte, Sotentout est loin d’être un anti-modèle, le modèle étant simplement inexistant. Rétif expliquera plus tard qu’il était trop aveuglé par le désir de se venger d’Agnès Lebègue, son ex-épouse (Déliée dans le récit) pour mener à terme un projet aussi ambitieux : « j’avais sous les yeux une catin, modèle de mon héroïne », écrit-il. Le couple représenté par Déliée et Sotentout ne serait qu’une caricature à peine amplifiée du couple qu’il formait avec Agnès Lebègue si l’on croit les pages de Monsieur Nicolas consacrées aux premières années de leur vie de couple.

Du reste, Sotentout a tous les attributs du personnage du sot de la farce. Il est aussi laid que grotesque, « bancal », infirme et informe. Futur auteur, il est né rue des Singes. Partout dans le texte, sa physionomie bestiale est génératrice de fou rire. Des scènes majeures d’intronisation/détrônement le consacrent même comme le « roi des sots » : son union avec Mlle Déliée est scellée lors d’une fête aux composantes carnavalesques, célébrée sur fond de charivari et officialisée par un contrat de mariage loufoque. Parallèlement, son ascension littéraire accomplie, il est affublé d’une « couronne de feuilles d’artichaut » sous les applaudissements.

Davantage qu’un anti-modèle, Sotentou serait ainsi un repoussoir, une figure monstrueuse, dépositaire des frustrations et des angoisses du mari trompé et malmené et de l’homme de lettres rejeté par ses confrères.

Sotentout n’est cependant pas le seul sot du Ménage. Le narrateur, qui se présente comme l’auteur du récit, revendique : « j’ai […] raison de dédier mon Livre aux SOTS, & de me ranger dans la classe de ceux qui le sont le plus, par leur Productions et par leurs Femmes ». Mais ici, au delà de la constante vindicative et autoflagellatoire, il faut saisir toute l’ambiguïté de cette identification et lui restituer un sens et une logique constamment déconstruits. Avec Le Ménage parisien, nous sommes témoins pour la première et l’unique fois dans l’œuvre rétivienne, de toute la complexité qui régit le rapport de Rétif aux mots et à la littérature. Par certains de ses aspects, ce récit est un exercice de style, une sorte d’entraînement sur le verbe et sur « l’élasticité » des mots. L’auteur semble y éprouver son pouvoir sur les faits, à travers son rôle de « modérateur du fil » et son pouvoir sur les mots, à travers sa nouvelle orthographe d’abord (système exposé dès l’épître dédicatoire), mais surtout à travers cette logorrhée jubilatoire à l’origine du rire franc du Ménage. Jeu « Gratuit » ou mise au point d’un exutoire d’une extrême urgence ? Ce sont là les termes de l’ambivalence du « sot ».

Asma Guezmir

Bibliographie

- Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1975.

- Asma Guezmir, « Le mariage dans Le Ménage parisien : une relation parodique ? », Études rétiviennes, 44, Actes du Colloque de Clermont-Ferrand (7-8 juin 2012), « Le drame conjugal dans l’œuvre de Rétif de la Bretonne : désastre intime et enjeux politiques », décembre 2012, p. 97-107.