SEL

(Du latin sal, vers 1150, sel ou substance salée, et vers 1560, tout corps soluble dans l’eau ; chez Rétif, néologisme de sens, entre physique et métaphysique). Fils d’un « pays de grande gabelle », la Bourgogne, où le prix du sel était très élevé, Rétif savait quelque chose de la valeur du sel comme condiment ou conservateur. Mais en écrivain autodidacte, fils de ses lectures encyclopédiques, Rétif fait un usage très original de ce que nous nommons le chlorure de sodium. Il s’appuie sur un savoir syncrétique pré-moderne (précédant la chimie moderne de la Méthode de nomenclature chimique de Guyton de Morveau, Lavoisier, Bertholet, et de Fourcroy, Paris, Cuchet, 1787) afin de présenter le sel comme une substance minérale soluble dans l’eau, « crystallisable », comme on écrivait à l’époque, et surtout savoureuse. C’est ainsi qu’il s’adresse en nouveau Rousseau à son nouvel Émile, dans son essai pédagogique des années 1770 : le sel est présenté comme une propriété de la « deuxième substance » de la nature, l’électricité (Nouvel Émile ou Éducation pratique, Paris, J.P. Costard, 1771, t. 2, p. 473). Celle-ci est en effet inhérente au feu ; et l’on pense à l’époque que le sel en est un composant actif. Rétif bricole ainsi un savoir moderne, celui de l’électricité, qu’il puise chez l’Abbé Nollet (Leçons de physique expérimentale, publiées à partir de 1743) avec des savoirs pré-modernes qui mêlent physique, philosophie et mystique, comme c’était le cas chez le physicien William Davisson (1593-1669), dont les Éléments de la philosophie de l’art du feu (1644) ont très durablement fasciné Rétif. C’est à l’intersection instable de ces savoirs que s’élabore sa théorie du sel. La consubstantialité du sel avec le feu — Rétif parle de « feu terrifié » (p. 474) — sa nature subtile et active sont des traits qui persisteront à travers toutes ses œuvres. Enfin, il faut noter qu’en 1771, le sel occupe encore une place subordonnée dans la théorie rétivienne des éléments, car l’électricité est seconde par rapport à la substance dont tout découle ou « s’écoule » (Davisson), l’intellectualité. La cosmogonie rétivienne se caractérise par son animisme ou son intellectualité : c’est une propriété essentielle de « l’Être-principe » ou Dieu. Mais elle ne maintiendra pas toujours une stricte séparation entre intellectualité et matière (qu’elle soit électrique, ignée ou salée).

En 1779, dans le Nouvel Abeilard ([Suisse,] Aux Libraires associés, 1779, vol. 2, p. 153), Rétif explicite cette parenté du sel avec le feu, en développant une analogie entre l’action « phlogistique » des sels sur notre planète et « le feu du soleil » : il s’agit d’un processus physico-chimique universel. Bizarrement, selon la pente auto-didactique de son « intellectualité », Rétif trouve dans une lettre du critique La Harpe une confirmation bien peu autorisée de ses spéculations : cette démarche, épistémologiquement anarchiste, est typique de l’engagement de Rétif contre les Académies – qui sauront le lui faire payer de leur cinglant mépris. Il faut aussi concevoir le sel comme un outil de résistance contre la professionnalisation du savoir scientifique.

C’est en 1788, au moment de la publication des Nuits de Paris, que Rétif donne la première formulation complète de sa théorie métaphysique du sel. Substance universelle, il est défini comme un « fluide vital » (Nuits de Paris, t. 1, « XXXIIe Nuit », Londres-Paris, 1788, p. 283) chaud, volatil et infiniment divers. Combiné avec l’éther, il donne la lumière ; avec l’air, la chaleur. Notons que Rétif délègue la présentation de cette théorie à des prêtres égyptiens, affirmant par là la continuité, si caractéristique chez lui, entre théorie physique, métaphysique et religion païenne de la vie et de la nature. L’influence du spinozisme des Lumières est patente dans l’équation entre Dieu (ici Thot), Vie et Nature. Mais il faut souligner que Rétif tient à se démarquer de « l’immoralité folle des athées » (« XIe Juvénale », 1797, dans Monsieur Nicolas, Paris, Gallimard, 1989, t. 2, p. 1049), et défend l’existence d’un Être-principe et même une forme de religiosité solaire ou cosmique, analogue à celle des Egyptiens.

Dans la Philosophie de Monsieur Nicolas, sous-titrée Ma Physique (1796), Rétif reprend sa comparaison du sel avec le feu (Philosophie de Monsieur Nicolas, t. 1, Genève-Paris, Slatkine Reprints, 1988, p. 205), et finit même par les assimiler dans la production de la lumière et de la chaleur : « c’est par le feu-sel ou le sel-feu que la nature opère » (1, p. 206). Le sel et le processus de cristallisation jouent un rôle dans son hypothèse de l’émergence successive des espèces vivantes à partir de germes préexistants, hypothèse parallèle à la première théorie d’un transformisme généralisé, qu’il formule au même moment, au croisement de la chimie, de la biologie, de la géologie et des « cosmogénies ». Composant des soleils, le feu-sel anime aussi « l’atmosphère de Dieu » (1, p. 207). Petit à petit s’opère un discret processus de divinisation du sel, qui conduit Rétif dans le tome 2 de sa Physique à saliniser Dieu. Ce n’est encore qu’une énumération composite, et même un bric-à-brac métaphysique, qui agrège « sel, mouvement, force, intelligence et vie » (2, p. 241-242) dans la substance primitive, mais tel est bien semble-t-il le conatus spéculatif de Rétif.

Enfin libéré de toute contrainte épistémologique et porté par la dynamique merveilleuse de son roman, Rétif s’en donne à cœur joie dans Les Posthumes (1802). Il s’amuse à recomposer sur Vénus (Les Posthumes, t. III, Genève-Paris, Slatkine Reprints, 1988, p. 293) puis Argus un « système entier de la Nature » (IV, p. 7) qui porte à son terme le processus de divinisation entamé dans sa « Physique ». Défiant les moqueries qui avaient accompagné la publication de cet ouvrage, Rétif assume pleinement son paganisme mystique et salé : l’Être-principe devient lui-même « tout le sel volatil, actif par essence » (III, p. 293). On pourra bien accuser Rétif de raconter des « sornettes » : il s’agit des théories défendues par les Sors, les habitants de Vénus rencontrés par le héros du roman, Multipliandre. Plus loin, Rétif, en spinoziste gastronome, assaisonne la « Nature-Dieu » (IV, p. 13) de « sel volatil-actif-infini ». Les propriétés de Dieu, l’activité infinie en particulier, infusent désormais la matière sensible, tandis que la substance de Dieu combine intimement vie, intellectualité et matérialité. C’est ce qui rend si difficile la juste caractérisation de son ontologie, ni pleinement matérialiste comme chez Lucrèce ou Diderot, ni spiritualiste — mais irréductiblement originale en son bricolage. Cela explique sans doute la nécessité d’inventer des mots-valises : pas d’ontologie neuve sans néo-logie. « Sel volatil-actif-infini », « substance activo-volatile », Dieu est l’âme savoureuse de l’univers, la source de nos intelligences, la saveur de nos mets et de nos mots.

Bibliographie

- Bernadette Bensaude-Vincent, Isabelle Stengers, Histoire de la chimie, Paris, La Découverte, 2001.

- Joël Castonguay-Bélanger, Les écarts de l'imagination : pratiques et représentations de la science dans le roman au tournant des Lumières, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2008.

- Laurent Loty, « L’invention d’un transformisme généralisé (1781-1796) : l’imagination d’une temporalité naturelle entre "perfectionnement" et "révolution" », dans Temps, durée dans la littérature des Lumières et ses marges, études réunies par Jean M. Goulemot, Paris, Éditions Le Manuscrit, 2010, p. 33-72.

Patrick Samzun