Rétif et l’Institut

À l’origine de ma démarche, il y avait la volonté de savoir sur quoi se fondait la rumeur selon laquelle L.S. Mercier aurait présenté la candidature de Rétif à l’Institut. Trois auteurs servent de point de départ à ma réflexion : Rétif lui-même dans Monsieur Nicolas, qui manifeste sa colère de n’avoir pas été élu et se fâche avec L.S. Mercier ; M. de Cubières-Palmézeau, qui, dans sa notice sur Rétif, affirme que Mercier fut loyal envers son ami, et reproduit même des propos tenus entre le président et Mercier ; et l’édition de Monsieur Nicolas, de Pierre Testud avec ses abondantes petites notes.

« L’ancienne Académie avait été supprimée, avec toutes ses consœurs », écrit Roland Mortier, « par un décret de la Convention du 8 août 1793 et remplacée le 22 août 1795 par une institution nouvelle, appelée Institut national » (Le « Tableau littéraire de la France au XVIIIe siècle », Palais des Académies, Bruxelles, 1972, p.13-14). Le Répertoire des Procès-verbaux des séances générales de l’an 4 de la République française une et indivisible est consultable aux Archives de l’Institut. La première séance se tient le 15 frimaire de l’an 4 de la République (dimanche 6 décembre 1795) ; on y répartit les nouveaux académiciens en trois classes :

- la première classe est appelée Sciences physiques et Mathématiques et comprend 20 membres ;

- la deuxième classe est celle de Sciences morales et Politiques ; elle comprend 12 membres, groupés en binômes par spécialités ; Mercier y est nommé ainsi que Bernardin de Saint-Pierre, tous deux en morale (p.6-9) ;

- la troisième classe est celle de Littérature et Beaux-Arts ; elle comprend 16 membres (p.15).

Dussaux est élu président et Chénier secrétaire. Puis l’assemblée discute pour savoir si les membres qui doivent la compléter seront nommés à la majorité absolue ou à la pluralité (p.16). Enfin l’assemblée renvoie au lendemain : « chaque classe s’assemblera le lendemain seize frimaire, pour former le tableau des Citoyens qu’elle croira le plus digne d’être associés à ses travaux, et de faire partie de l’Institut » ([IF 3 A1). Donc, entre la première séance, du 15 frimaire, et la deuxième, du 17 frimaire, ont lieu des réunions par classes, dont les débats sont rapportés dans d’autres dossiers spécifiques. Poursuivons avec les grandes assemblées :

2e séance du 17. frimaire an 4 de la République (mardi 8 décembre 1795) A cette séance est présent Bernardin de Saint Pierre mais pas Mercier - 40 présents en tout. 3e séance du 18 frimaire an 4 de la République présents : Mercier et Bernardin de Saint-Pierre - 42 présents en tout - On nomme les membres de la première classe, puis on ajourne au lendemain à six heures du soir pour les classes suivantes. 4e séance du 19 frimaire an 4 de la République Présents : Mercier et Bernardin de Saint-Pierre - en tout 44 membres - L’Assemblée procède au scrutin des membres suivants pour l’Institut national des Sciences et Arts : (entre autres : Garat et Ginguené pour la section d’analyse des sensations) Le président de séance est Chénier 17 membres en tout, mais visiblement il y a des réorganisations.

5e séance du 21 frimaire an 4 de la République Présents : Mercier, de Saint-Pierre -en tout 43 présents - (p.23 sq). Discours de Chénier en faveur de la nomination d’acteurs, et d’artistes (et non d’écrivains) seulement au sein de l’Institut. Il a gain de cause.

8e séance du 24 frimaire an 4 de la République C’est la dernière séance de nominations : on y nomme entre autres Fontanes pour la poésie et Monvel pour la déclamation. 9e séance du 1er nivôse an 4 Les 144 membres de l’Institut se rendent au local occupé autrefois par l’Académie des sciences. Ils sont approuvés par le ministre de l’Intérieur.

On ne trouve pas une seulefois le nom de Rétif de la Bretonne dans les comptes rendus de séances. On procède ensuite lors de séances ultérieures, à la nomination de membres non résidents : par ce biais, on récupère Marmontel, supposé résider à Gayon près de Rouen, en grammaire, Préville à Senlis, Molé l’aîné à Bruxelles, Palissot à Mantes en poésie, Caillot à Saint-Germain en déclamation (Séance du 29 pluviose an 4 [jeudi 18 février 1796] de la République). Ainsi s’opère la récupération de certains anciens de l’Académie française. Mais tous les jeux sont faits le 15 germinal an 4 [lundi 4 avril 1796] pour la première séance publique, où se prononce un grand discours. Or entre la première séance du 15 frimaire et la deuxième séance du 17 frimaire, il y avait eu les réunions par classes, prévues pour former les « tableaux des citoyens que chaque classe veut proposer ». Où sont les procès-verbaux de ces réunions ? Et puis, dans quelle classe aurait-on proposé Rétif ? J’ai supposé que, puisqu’il est dit avoir été proposé par Mercier, il ne pouvait s’agir que de la classe de Sciences morales et politiques, mais j’ai tout de même consulté le registre de la classe de Littérature et Beaux-Arts où l’on ne trouve évidemment pas trace de Mercier, ni de Bernardin de Saint-Pierre, puisqu’ils sont dans une autre commission (Registre des procès-verbaux et rapports de la Classe de Littérature et Beaux-Arts pour les ans 4 et 5 de la République française -Archives de l’Institut [2B1). Pas de Rétif non plus.

Alors Rétif aurait pu être proposé dans la classe de Sciences morales et politiques qui possède bien sûr des archives : mais là, désagréable surprise, une note liminaire copiée au dos de la page de couverture précise que les premières séances de la classe de Sciences Morales et Politiques manquent au procès-verbal ; Lakanal, secrétaire, n’a donné aucun procès-verbal de séance au bureau. Ensuite, à partir du 22 pluviose an 4 [vendredi 12 février 1796], on procède à des élections ; Sieyès est président, Grégoire vice-président, Lakanal et Joachim Le Breton secrétaires... puis viennent les questions débattues en assemblées ; les jeux sont faits, rien n’a jamais concerné Rétif (Registre des procès-verbaux et rapports de la classe des Sciences Morales et Politiques pour les années 4, 5 et 6 de la République française -Archives de l’Institut [A1). Nous ne saurons donc jamais par ces archives si les soupçons de Rétif contre Mercier sont fondés ; sa brouille avec lui date de 1797, « quand il crut découvrir », écrit Pierre Testud, « que s’il ne faisait pas partie de l’Institut national, c’était à cause de Mercier » ; mais il parle aussi de l’affaire Bonneville qui joue un grand rôle sans doute dans la colère de Rétif (Monsieur Nicolas, II, p.1325). Sa déception est bien plus amère que lors de ses échecs au théâtre, sans doute parce que ses pièces avaient tout de même été bien accueillies dans le cadre plus restreint de ses amis ; l’échec à l’Institut prend l’allure d’une véritable injustice ; il trouve des accents qui rappellent J.J. Rousseau, quand il soupçonne ses confrères de complot : « J’avertis ici le public qu’il y a une coalition entre tout ce qui existe de plus vil dans la littérature, pour m’exclure de l’Institut national. Eh ! qui croirait que ce sont ces poux de la littérature, comme les nomme la lettre dont j’ai parlé ? ... Leur nom infâme salirait cet ouvrage, qui contient mes turpitudes. Mais, qui a dit à ces misérables que je voulais être de l’Institut ? Ai-je fait une démarche ? Ai-je assisté à une seule séance ? Vils intrigants ! Méprisables intrus ! je ne vous ressemble pas ! »(Monsieur Nicolas, II , p.255). La finalité de l’Institut lui avait paru propre à réparer, même s’il ne le dit pas ainsi, l’injustice sociale : « On sait quel’Institut national a été établi pour servir de retraite aux véritables gens de lettres. Certainement je suis plus homme de lettres qu’un Fontanes, qu’un Guinguenet, qu’un Millin, qui tient en outre une place à la Bibliothèque nationale, qu’un Sélis... » (p.453-454).

Or les nouveaux candidats qui se pressent en rangs serrés aux portes de l’Institut ressemblent aux membres de l’ancienne Académie, quand ils n’en étaient pas déjà, et excluent tout ce qui leur paraît différent : quand Rétif passe en revue les maigres productions de ces gens « qui ont exclu de l’Institut national le génie acablé sous le poids du malheur et de la vieillesse » etc, avec une métaphore sur les frelons qui ont expulsé les abeilles industrieuses de l’Institut, il ne fait rien d’autre que d’insister sur sa différence. Les paroles que rapporte Cubières sont invérifiables, sauf trouvaille miraculeuse dans les archives de l’un ou l’autre des académiciens qui aurait par hasard raconté une séance dans sa correspondance, mais pour l’instant, nous n’avons aucune preuve que Mercier ait bien présenté son ami, ni d’ailleurs aucune raison d’en douter. Les paroles du président de séance (Lakanal ? Daunou en assemblée générale ?) renvoient bien à cette différence : « il n’a pas de goût », autrement dit pas de sens des convenances par manque d’éducation ; il est loin en effet de répondre aux critères de délicatesse qu’exigeait Mme du Deffand, et qu’elle ne rencontrait qu’en Voltaire ou presque. Il est resté un vilain, malgré la chute de l’Ancien régime, malgré la venue au pouvoir de nouvelles têtes et de nouvelles valeurs ; ses valeurs à lui n’auront jamais cours. Ce n’est pas seulement le génie qui est ajourné, et tenu à l’écart de la représentation nationale, c’est le peuple.

Cubières-Palmézeau parle d’une seule voix favorable à la candidature de Rétif, celle de Mercier (Histoire des compagnes de Maria, t.1, « Vie de Restif », Paris, Guillaume, 1811, p.156). Pierre Testud mentionne le soutien de Bernardin de Saint-Pierre (M. N., p.1434 n2). Chez Léonce Grasilier aussi on trouve cette idée que Bernardin de Saint-Pierre avait soutenu la candidature de Rétif à l’Institut (Rétif de la Bretonne inconnu, 1927). Funck-Brentano, dans son Rétif de la Bretonne, écrit que Mercier propose Rétif dans la section de littérature (p.379) : il serait alors venu spécialement le proposer en dehors de sa classe. Pourquoi pas, mais la section littérature n’en garde pas trace : d’où vient cette affirmation ? Elle ouvre peut-être une autre piste de recherches. Quelles sont les sources de Cubières-Palmézeaux ? On imagine tout ce qui a pu se dire autour de ces élections ; les témoignages oraux qui ont sans doute inspiré le biographe de Rétif nous feront à jamais défaut.

Claude Jaëcklé Plunian