Rétif et la poésie

Je remercie les éditions Champion, et en particulier M. Antony McKenna, d’avoir accepté la mise en ligne sur ce site des quelques pages que j’ai consacrées à Rétif dans mon livre La Poésie Fugitive, paru chez eux en 2002.
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La poésie galante - qui est une veine importante de la poésie fugitive - est marquée par des codes. Codes littéraires et thématiques d’abord. C’est ce que constate, un peu amèrement, Rétif de La Bretonne dans la Troisième époque de Monsieur Nicolas [1]. En 1749, alors âgé de quinze ans, il découvre chez le mari de sa sœur Anne les Poésies de l’abbé de Montreuil. Ce poète du siècle précédent est réputé pour ses madrigaux et ses poèmes galants. C’est une lecture surprenante pour l’adolescent :

Les choses nouvelles que me dévoilaient ces poésies m’occupaient bien plus que les mots. En lisant Térence, un premier voile était tombé, pour me laisser voir la belle littérature. En lisant un poète français et galant, ce fut un second voile qui tomba, pour me laisser entrevoir les mœurs actuelles de ma nation, à la cour et dans le grand monde.

Rétif est étonné, et même un peu choqué de l’apologie de l’adultère qu’on peut y lire. Il ne perçoit pas que les sentiments authentiques ne jouent qu’un rôle très accessoire et que c’est le code qui prime. La personnalité de l’auteur le trouble.

La galanterie fixa d’autant plus mon attention que c’était un abbé qui la débitait. Je n’avais encore vu que des abbés dévots et sévères : un abbé galant était un phénomène pour moi ! Montreuil contant fleurette aux filles et aux femmes, surtout à ces dernières, me paraissait un être si extraordinaire que je doutais quelquefois de la vérité des moeurs qu’il me présentait.

Le tort du jeune Rétif, c’est d’être un petit provincial qui n’est pas au fait d’un certain code social et qui ne sait pas que seul le dispositif social détermine les formes littéraires. Il a, dit-il, la "manie" de composer des vers et sa pratique est directement liée à ses élans d’exaltation ou de frustration, notamment sexuelle. Ainsi lorsque Manon Gauthier, jeune fille "élégamment parée, lui "inspir[e] des désirs violents", il se réfugie dans l’écriture de vers :

comme je n’avais d’autre moyen de les satisfaire que ma plume, je courus à mon petit bureau, où je rimai tout ce que cette grande moqueuse avait d’appétissant. [2]

Un cauchemar se traduit aussi au réveil par la nécessité de transposer "les mouvements de [la] terreur par des vers". Comment, dès lors, ne suivant que les émotions de sa sensibilité, peut-il concevoir les stratégies de la cour et de la ville, qui, pour l’abbé de Montreuil, renvoient de surcroît au Grand Siècle ? Après coup, dans l’écriture rétrospective, le narrateur de Monsieur Nicolas comprend qu’un jeune Parisien "aurait beaucoup mieux fait" [3]. Il prend conscience aussi que les admirateurs de sa production d’alors sont, pour la plupart, des "ouvriers ignorants" [4] ou des jeunes filles naïves et flattées. Rétif ne peut pas conserver très longtemps le volume de Montreuil et ne peut en approfondir la lecture ; il découvre sans vraiment les comprendre des formes dont il n’avait pas idée : élégies, madrigaux, stances, rondeaux, épigrammes, sonnets [5]. Il a beau lire et relire, il n’a près de lui personne pour l’initier au code de la versification. Il lui manque un mentor rompu aux usages mondains et, du coup, aux pratiques littéraires qui leur sont associées. Le résultat ne se fait pas attendre : les vers de Rétif ne respectent aucune des règles :

alexandrins sans césure, sans élisions, comptant les muettes de la fin des vers, et n’entremêlant pas les rimes masculines avec les féminines, parce qu’ [il] n’en connaissai[t] pas la dénomination. [6]

Rétif, sans savoir trop pourquoi, trouve déjà à cette époque sa poésie médiocre [7] : avec le recul du temps, il a scrupule à en donner quelques échantillons qu’il dénigre systématiquement [8]. La faute n’en revient pas à ses capacités personnelles, à son génie propre, mais aux conditions sociales qui entourent sa jeunesse :

n’ayant aucun usage, je ne pouvais avoir ni grâces, ni correction, ni le sentir du vrai beau.[9]

Rétif marque bien là les limites de l’embourgeoisement de la poésie au XVIIIe siècle : lui-même va pratiquer la poésie fugitive, dans un contexte provincial, presque rural, dans le milieu modeste des ouvriers, ses compagnons, mais cette poésie souffre d’un manque impossible à combler, celui de l’apprentissage des usages du monde, et elle risque à tout moment le ridicule. Les modèles de référence peuvent se modifier, mais, globalement, les contraintes restent très prégnantes. Il est clair que la prose dont Rétif est si prolixe, sans le moindre complexe, n’est pas aussi marquée par l’appartenance sociale. [...] L’auteur doit noter ses productions quelque part. Sur des feuilles séparées d’abord, surtout lorsque la pièce fugitive conserve un fort caractère épistolaire : la feuille volante, cachetée, jointe à une missive, confiée à la poste, poursuit ainsi son chemin. Mais rares sont les auteurs qui ne conservent pas trace de tout ce qu’ils versifient, quelque mépris qu’ils affectent pour ces "bagatelles". La poésie, même de circonstance, a plus de valeur qu’une belle prose et mérite d’être ainsi recopiée par des secrétaires ou par la propre main de l’auteur. Il faut dès lors consigner ces textes et les conserver. C’est ce qu’explique Rétif lorsqu’il fait ses premiers pas de poète galant :

J’en suis au 24 juin[1752], époque des premiers vers que j’ai conservés : tous les précédents avaient été détruits ou perdus, parce que je les écrivais sur des feuilles volantes. [10]

Le destin de la poésie fugitive est bien celui-là, s’envoler, disparaître. Mais justement, elle devient précieuse et mérite d’être retenue. C’est ce que comprend Rétif :

Je me fis alors un cahier que je serrai avec soin, et que je destinai à recevoir, et les chansons que l’on me donnait, et les vers qui me seraient inspirés par quelqu’une des belles qui me charmaient alors, ou ceux que je ferais pour le compte d’un ami ; car la réputation que m’avaient faites les lettres érotiques commandées par les ouvriers s’était un peu répandue au dehors. [...] La pièce qui se trouve à la tête de mon premier cahier est pour Breugnot. [11]

La pratique de Rétif appelle un commentaire, car elle est exemplaire : elle montre bien que l’objet - feuille volante précieuse sur laquelle sont portés des vers - prime sur l’auteur. En effet, Rétif ne sépare pas les pièces qu’il reçoit, celle qu’il produit en son nom et qui reflètent donc ses sentiments et ses sensations et celles qu’il compose pour le compte d’un tiers et qui relèvent du coup d’un exercice imposé. L’auteur, comme origine du poème, n’est pas un critère prépondérant. L’intention personnelle ne prévaut pas non plus : ce cahier ne joue pas le rôle d’un journal intime puisque les poésies de commande trouvent une place au milieu de ce que nous qualifierions d’œuvres personnelles. Il est même remarquable qu’un de ces poèmes mercenaires ouvre le recueil ! La démarche consiste à assembler, à "serrer", enfermer ensemble toutes sortes de poésies, d’origine et d’intention diverses. Chez Rétif, particulièrement sensible aux dates, au temps qui passe, aux instants, ce cahier fait fonction de calendrier, de "memoranda" [12]. Lorsqu’il compose Monsieur Nicolas, il utilise ensuite ce cahier comme un document qui l’aide à retrouver une chronologie et qui, dans l’ordre de ses fantasmes, par la lecture, "recrée" l’instant passé, le fait revivre au sens propre, le "réactualise" :

Il me semble aujourd’hui que ces vers et ces notes, en les relisant dans ce même cahier où je les inscrivis, me remettent dans la situation où j’étais alors ; la vivacité de mon imagination réalise cette ivresse de jeunesse et d’amour, dont il est si délicieux de sentir l’illusion !...[13]

C’est sans doute ce qui amène Rétif à utiliser de préférence la forme matérielle du "cahier" qui indique un lien entre les feuilles et donc un ordre chronologique d’entrée des pièces dans le recueil. L’intercalation est possible, mais plus délicate que dans l’autre forme qui domine en général, le "portefeuille". Il s’agit là d’un protège document, Le Littré nous dit un "carton plié en deux et couvert de peau ou de quelque étoffe, où l’on met des papiers, des dessins". Le terme suggère deux choses : la possibilité de le transporter avec soi et la capacité à y ranger des éléments variés, ce que développe la suite de la définition du Littré :

livret couvert de peau ou de maroquin que l’on porte dans la poche, où l’on met des papiers, des lettres, des cartes, et où l’on inscrit des notes courantes.

L’emploi du terme s’est spécialisé d’ailleurs en s’appliquant aux écrivains : le terme alors regroupe "les compositions achevées ou inachevées qu’un auteur a par devers lui." Et l’expression "avoir en portefeuille" s’emploie pour dire "avoir en manuscrit" [14]. Le portefeuille d’un auteur a donc un caractère privé et presque professionnel : il lui permet de retrouver tous les textes qu’il a en chantier. [...] La chanson est un art délicat dont l’accomplissement exige la mise en musique et le récital. Les sonorités des mots, leur cadence doivent permettre la mise en valeur de la voix. Sinon, l’effet est désastreux. C’est le mauvais tour que joue Rétif à un de ses camarades qui l’importune sans cesse en lui demandant des vers pour séduire les belles du canton : pour s’en débarrasser, il compose des paroles de chansons qui semblent convenir sur le papier, mais qui se révèlent impossibles à chanter :

Il me demanda une chanson sur l’air : Réveillez-vous, belle endormie. Etonné de sa bonhomie stupide, je résolus de lui faire des couplets si difficiles à chanter, en ne mêlant pas les rimes comme l’air le demandait, et y mettant de fortes inconvenances, que l’emprunteur, couvert de ridicule, ne vînt plus me faire perdre mon temps.[15]

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[1] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.235 sqq.

[2] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.440.

[3] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.458.

[4] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.438.

[5] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.236.

[6] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.238.

[7] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.238, par exemple " Je m’étonnais, avec cela, de la dureté de mes vers, dont quelques-uns seulement étaient coulants parce que les règles s’y trouvaient par hasard observées. [...] je les trouvai très désagréables."

[8] On peut relever "vers forcés, mauvais" (tome I, p.438), "mon manque de talent" (tome I, p.440), "c’en est assez pour d’aussi mauvais vers, sans coloris, sans images" (tome I, p.458) "pitoyable couplet" (tome I, p.460).

[9] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.459.

[10] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.408.

[11] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.408.

[12] Voir à ce sujet l’analyse de Pierre Testud, Rétif de La Bretonne et la création littéraire, Service de reproduction des thèses de Lille III, 1980, troisième partie, chapitre 3B "Ecrire pour retrouver le temps perdu" et particulièrement p. 568-573.

[13] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, éd. de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.438.

[14] Suite de l’article du Littré.

[15] Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, édition de Pierre Testud, Gallimard, La Pléiade, 1989, tome I, p.409, Troisième époque (1752).

Nicole Masson