NOCTURNE

(Adjectif, du latin nocturnus, « de la nuit », « qui agit la nuit, dans les ténèbres », dérivé de nox, noctis. Attesté depuis 1250). L’adjectif nocturne n’a rien d’un néologisme, mais il bénéficie, dans les dernières années de l’Ancien Régime, de l’intérêt suscité par les Nuits d’Young (Night Thoughts on Life), dont la traduction par Letourneur paraît en 1769. C’est en effet à cette époque qu’apparaissent des néologismes de la même famille, comme « noctambule ». « On a dit d’Young, relève ainsi Mercier dans sa Néologie (1801), "Noctambule pressé que le soleil se couche" ; ce qui n’empêche pas que ce poète religieux ne soit consolant et sublime ».

Dans l’œuvre rétivienne, l’adjectif nocturne est essentiellement présent dans les Nuits de Paris, sous-titrées Le Spectateur nocturne (1788-1794). Le titre dont se pare l’ « indagateur », avec ses variantes, correspond en effet à l’occurrence la plus fréquente du terme :

Cette Jeune-infortunée me demanda, si je n’étais pas le Chat-huant ? La question me fit rire. – Je suis le Spectateur nocturne. – Hâ oui, oui, l’Oiseau-nocturne ; voilà comme on m’a dit (…). (Tome VI, 123e Nuit)

Également présent dans le titre de l’avant-dernière partie des Nuits, « la Semaine nocturne » (1790), l’adjectif vaut surtout comme un étendard grâce auquel Rétif manifeste une volonté de rupture avec l’esthétique classique mais aussi avec un certain discours rationnel hérité des Lumières, dont le Tableau de Paris (1781) de Louis-Sébastien Mercier pérennise la tradition synoptique.

Le choix du nocturne affiche une esthétique qui témoigne du succès croissant de la palette « sombre » à la fin du XVIIIe siècle. L’influence d’Young y est corroborée par celle des Recherches philosophiques sur l’origine des idées que nous avons du beau et du sublime d’Edmund Burke, traduites en 1765, et dont témoigne de toute évidence le célèbre incipit des Nuits. Le goût pour l’horreur se voit ainsi revendiqué dans la série comme la source d’un plaisir trouble que le Spectateur exploite dans ses « tableaux nocturnes » et dont il explore la source dans les Nuits 113, 114 et 118, consacrées aux « frayeurs nocturnes » des enfants. L’amitié du « Hibou » et de la petite fille, scellée par une communion dans la fascination pour les contes terrifiants et la compassion dans l’effroi, y exprime la foi que Rétif place dans la capacité du récit à recréer, par la terreur et la pitié, une communauté humaine, y compris aux heures les plus sombres de la Révolution.

Cette confiance dans les pouvoirs de l’imagination et des passions explique sans doute le parti-pris subjectif que recouvre le choix du nocturne dans l’appréhension de l’espace urbain puis de l’Histoire révolutionnaire. Délibérément, Rétif choisit de rapporter, à la faveur de ses « visites nocturnes », « courses nocturnes » et autres « excursions nocturnes », un autre point de vue, moins évident et moins attendu. Mais, comme l’a bien montré Philippe Barr, le projet de dévoiler, avec le Paris nocturne, la ville secrète « dont aucun guide n’a encore parlé » (Philippe Barr, 159) s’inscrit également dans un programme inspiré par le modèle des Mille et une Nuits. Dans la préface de la série, le Spectateur nocturne revendique la sélection de 366 « Nuits » dans le cours de « vingt années » : « aventures nocturnes » (Tome XI, 286e Nuit), « quipro-quo nocturnes » (Tome XI, 303e Nuit) témoignent de cette volonté de captiver l’imagination du lecteur, quitte à jouer sur deux tableaux, comme dans « le Lutin nocturne » (Tome XI, 102e Nuit) où le « prétendu Revenant » d’Antonius Leeman ne parvient pas à en imposer à un « Spectateur » goguenard.

Le divertissement, dans les Nuits de Paris, se veut en effet subordonné à un projet moral et politique qui passe par la dénonciation des « iniquités nocturnes » (Tome I, Première Nuit). La dimension satirique de la série est mise en exergue par les frontispices des différents volumes, qui annoncent parfois les Caprices (1799) de Goya. La neuvième partie s’orne ainsi d’une gravure montrant « Le Spectateur-nocturne voyant, au Billard-des-gueux, la Nature-humaine dans toute sa difformité » tandis que le frontispice de la dixième partie le représente « voyant un Vaurien couper à trois Jeunes personnes leurs robes blanches, à la faveur des ténèbres ». Le regard pénétrant du Hibou nous introduit ainsi au cœur du vice caché dans les replis de la capitale, confirmant la synonymie signalée par le Dictionnaire de l’Académie de 1762 entre ce qui est nocturne et ce qui est illicite, notamment lorsque l’adjectif qualifie un rassemblement : « fêtes nocturnes » (Tome I, 13e Nuit), « représentations nocturnes des Bas-farceurs » proposées par Nicolet lors de la Foire Saint-Laurent (Tome VI, 122e Nuit) ou « Assemblées nocturnes » (Tome IX, 225e Nuit ; Tome X, 238e Nuit) que favorisent les bals, sont également condamnées comme « nuisibles aux mœurs, favoris[a]nt une dissipation dangereuse, et caus[a]nt chaque année la perte de plus d’une Imprudente » (Ibid.). L’« effervescence nocturne » (Tome XIV, Postscript) du peuple apparaît plus redoutable encore au « Spectateur-nocturne de la Marquise de M*** » (Tome XI, 301e Nuit) que la « fureur brutale des Orgiaques-nocturnes » (Tome VII, 167e Nuit) ou les abus du pouvoir politique (« exécution nocturne », Tome VII, 158e Nuit ; « emprisonnement nocturne », Tome VIII, 1765 ; et autres « opérations nocturnes de la Police », Tome VIII, p. 193e Nuit). C’est sans doute ce qui explique l’accentuation, dans La Semaine nocturne et XX Nuits de Paris, des sèmes les plus dysphoriques attachés à la composante nocturne de la série.

Bibliographie

- Philippe Barr, Rétif de La Bretonne spectateur nocturne. Une esthétique de la pauvreté, Amsterdam-New-York, Rodopi, 2012.

- Françoise Le Borgne, « Entre le sombre et le noir. Les Nuits révolutionnaires de Restif de La Bretonne », dans Philippe Bourdin (dir.), Les Nuits de la Révolution française, Clermont-Ferrand, 2013, p. 257-369.

Françoise Le Borgne