Mise

L’emploi substantivé de mise, au sens de manière de s’habiller est un néologisme apparu dans les dernières décennies du XVIIIe siècle et dont Rétif fit grand usage, particulièrement dans les Contemporaines.

Il s’attira bien des critiques. Notamment en 1785 : le Journal de Paris publia dans son numéro du 10 janvier la lettre d’un « gentilhomme de province à un de ses amis », dans laquelle l’auteur se plaignait de ce que son neveu truffait ses lettres de néologismes, dont le mot mise, « l’expression favorite d’un auteur de romans fort nombreux qui, pour dire qu’une femme est élégamment vêtue, dit qu’elle a une mise fort agréable. » Nougaret, dans son Tableau mouvant de Paris (1787), où il se moque des néologismes à la mode, citera cette lettre deux ans plus tard, en explicitant l’allusion : « Il s’agit en cet endroit de M. Rétif de la Bretonne. Il serait impossible de nombrer les néologismes, les tournures de phrases impropres et barbares dont fourmillent les volumineux écrit de cet auteur original, non seulement par son style extraordinaire, mais encore, ce qui est bien pire, par les obscénités qu’il se complaît à écrire, tout en assurant qu’il se propose de corriger les mœurs, et original surtout par les louanges qu’il se prodigue. » (I, p. 351-355). 

Dès le 11 janvier 1785, Rétif avait répliqué au « gentilhomme de province ». On lit à cette date dans Mes Inscripcions : (n° 468) « Réponse au Journal de Paris sur le mot mise ». Elle est imprimée à la fin du volume 41 des Contemporaines, sous l’intitulé : « Réponse d’un orfèvre à la lettre précédente », avec la mention « refusée », signifiant qu’il ne faut pas chercher cette réponse dans le Journal de Paris. Ce soi-disant orfèvre est bien entendu Rétif lui-même.

Tout le début de cette réponse porte sur la défense du néologisme conséquent au sens de considérable, important. Rétif enchaîne : « Quant à l’expression mise, qu’on reproche à l’auteur des Contemporaines, je suis fâché de voir de la malveuillance dans la manière de votre gentilhomme périgourdin. Cette expression n’était pas à confondre avec aucune de celles qu’on relève. Le gentilhomme la détourne exprès à un sens qu’elle n’a pas. Il dit qu’il aimerait autant l’expression favorite d’un auteur de romans très nombreux qui, pour dire qu’une femme est élégamment vêtue, dit qu’elle a une mise fort agréable. Ce n’est pas cela. Jamais l’auteur des Contemporaines n’emploie son expression favorite aussi platement qu’elle l’est dans votre journal. Cet auteur a une manière de voir et de peindre qui est à lui ; jamais aucun de nos romanciers n’a autant insisté sur les moyens pratiques à employer par les femmes pour conserver le cœur de leur mari. »

Puis Rétif passe à la définition de mise : « [L’auteur] a souvent besoin d’un mot pour exprimer concisément la manière et la façon de se mettre. Il en a trouvé un dans la classe de la haute bourgeoisie ou de la noblesse de sa province, et il l’a employé. Mise ne signifie pas élégance ; il signifie manière d’arranger ses habits, sa parure ; il n’est le synonyme ni de parure, ni d’habillement ; il ne pourrait avoir pour équivalent que le vêtir, au substantif. Il faut y joindre un adjectif toutes les fois qu’il est question de déterminer de quelle manière la mise est agréable ; il dit une mise élégante, modeste, seyante, provocante, voluptueuse, et jamais, comme le gentilhomme, une mise fort agréable pour signifier qu’une femme est élégamment vêtue. Mise est le substantif d’un verbe en usage dans la bonne compagnie, où l’on dit se mettre, pour se vêtir de telle façon ; le mot est doux et siérait dans la bouche des femmes de la Cour [Rétif met ici en note : « Une demoiselle auteur me disait un jour que mise était un mot des gens du peuple. Je l’assurai qu’elle se trompait. En effet, le peuple n’a jamais songé à l’employer, non plus que le verbe se mettre. C’est la bourgeoisie qui dit cette femme se met bien ; les artisans disent c’est une femme élégante. »  Cette demoiselle est Minette de Saint-Léger, jeune écrivaine avec laquelle Rétif fut en rapport de 1782 à 1784. Dans une note du Palais-royal (I, p. 11), Rétif écrira en 1790 : « Mlle Minette S……. n’aime pas cet agréable mot. Pourquoi ? Il est pittoresque et vaut dix mille fois mieux que le célèbre conséquent de nos cataugans et de nos farauds. »] ; il est français ; il est précis. Mais il a un défaut : c’est d’avoir été introduit par un auteur sans prôneurs, sans intrigue, sans appui parmi ses confrères, et qui s’en est fait des ennemis en les étonnant ! Les insensés ! Qui ne savent pas que le génie créateur de M. R* ira jusqu’à la postérité la plus reculée, tandis que ses vils détracteurs seront oubliés de leur vivant !… »

Mise ne se substitue donc pas à parure, qui est dans les premiers ouvrages de Rétif le seul mot employé dans le champ lexical de l’habillement (dans Le Pied de Fanchette notamment, en 1769). Parure désigne l’ensemble des éléments constitutifs de l’apparence vestimentaire (robes, étoffes, chaussures, bijoux, accessoires et coiffure), mais non l’art et la manière de combiner ces éléments. Parure renvoie à du concret, mise à une manière, à un style. Ce mot manquait à Rétif pour exprimer « concisément » (selon son terme) l’essence de la féminité en société.  

Mise et parure coexistent dans les Contemporaines, œuvre dans laquelle leurs occurrences sont les plus nombreuses (282 pour parure et 103 pour mise). Parfois dans la même phrase : « Elle chercha dans son magasin de nippes des choses qui allassent à Cadette et lui trouva une robe de taffetas rose un peu passée, des bas de soie, et jusqu’à des chaus­sures d’une jeune marquise morte en couches. Cette parure n’était pas fraîche, mais elle n’en don­nait à Cadette que l’air plus aventurière, et quelque chose de chiffonné très agréable aux vieux libertins. Ce fut sous cette mise que la Cornevin la conduisit chez Nicolet. » (« La Fille à bien garder », 95e Contemporaine). On voit que mise désigne un air, un quelque chose, un je ne sais quoi (« Sa mise a le charme que j’ai toujours désiré dans les femmes ; c’est un je ne sais quoi d’élégant, de seyant, de propre par excellence, de ravissant » (77e Contemporaine, « La Trentenaire »), qui ne se confond pas avec une robe, des bas ou des chaussures. La parure s’adresse aux yeux, la mise à la sensibilité.

Rétif place même la mise au-dessus de la beauté : « L’air et la mise font à Paris plus que la beauté », écrit-il dans « Les Femmes qui font la fortune de leurs maris » (171e Contemporaine). Elle fait la différence entre jolie et belle : une femme n’est belle que par sa mise.  L’héroïne de la 157e Contemporaine « acquit, au bout de quelques mois, le nom de la belle tonnelière, que les Parisiens n’accordent ordinairement qu’à la mise et à la beauté réunies, mais plutôt encore à la mise qu’à la beauté. » Et ailleurs (165e Contemporaine) : « […] la mère de la jolie fourbisseuse (la brune portait celui de la belle fourbisseuse à cause de sa mise).

Dans l’œuvre de Rétif, la première occurrence de mise figure dans la 122e lettre du Paysan perverti, en 1775 : « Je l’ai trouvée sous une mise délicieuse ; on ne vit jamais rien d’aussi voluptueux, et sa gorge !… » Occurrence isolée. Ce n’est que dans la Paysanne (écrite de 1780 à 1782) que le mot s’impose davantage (8 occurrences), comme dans l’édition du Paysan de 1782 (où par exemple, dans la 8e lettre, « la parure de la ville » est corrigé en « la mise de la ville »), et surtout dans les Contemporaines, de 1780 à 1785 (en 1re édition), avec un pic dans les volumes 25 (11 occurrences) et 26 (8), qui datent de 1782. Cette année-là est aussi celle de la Paysanne et de la 3e édition du Paysan. À partir de 1783, le nombre tombe à 1 ou 2.

L’on remarque que dans la 2e édition des Contemporaines (à partir de 1784), Rétif remplace à six reprises le mot mise. En voici quatre exemples. Le texte de 1782 : « Notre amant, en m’abordant, loua ma mise », devient en 1784 : « […] loua la manière dont j’étais mise. » (109e Contemporaine, « La Mère grosse pour sa fille ») ; « son aînée a une mise particulière » (1782) devient en 1786 : « Son aînée a un goût particulier dans sa façon de se mettre » (127e Contemporaine, « Les III Belles Chaircuitières ») ; « Mon mari […] était excité par mes grâces naissantes et par le goût de ma mise » (1782) devient en 1788 : « […] par la manière voluptueuse dont je savais m’habiller. » (168e Contemporaine, « Les Femmes qui rendent heureux leurs maris »). De même dans la  161e Contemporaine (« Les IV Petites Ouvrières »), il substitue en 1788 parure à mise (« […]dans les maisons comme il faut, où la parure un peu distinguée était nécessaire pour être bien reçue » remplace : «  […] où la mise était nécessaire pour être bien reçue ») ; mais il garde mise un peu plus loin, ajoutant une note dans laquelle il prend une fois de plus la défense du mot  : « En dépit de la sotte critique de l’abonné du Journal de Paris, du 10 janv. 1785, celle de Mlle Minette, etc., ce mot est ici agréable, expressif, concis : je l’emploierai donc, sans entê­tement, mais par raison. La mise est la ma­nière, la façon de se mettre, de se vêtir, de se ­parer. »

Rétif semble s’être avisé qu’il ne fallait pas abuser du mot. La polémique était pourtant ancienne : les critiques de Minette Saint-Léger dataient des années 1782-1784, la lettre publiée dans le Journal de Paris, de 1785. Rétif était-il resté sensible à ces reproches ? Après 1785 (fin des Contemporaines en première édition), les occurrences du mot deviennent plus rares : 3 dans Les Françaises (1786), 1 dans La Femme infidèle (1786), 5 dans Les Parisiennes (1787), 3 dans Les Nuits de Paris (1788 pour les XIV premières parties). Dans les huit premières Époques de Monsieur Nicolas (rédigées de 1783 à 1785), le mot n’apparaît pas. Après la Révolution, il devient rare : 3 occurrences dans Le Palais-royal (1790), 4 dans le 1er volume de L’Année des dames nationales (1791-1794), aucune dans le 2e (le recensement est encore à faire pour les volumes suivants). En 1796, dans la 9e Époque de Monsieur Nicolas, le mot a perdu de sa spécificité et se confond avec parure : « La mise de 1791 était délicieuse, surtout pour l’adolescence : un fourreau dégageant une taille fine, svelte, joncée ; une longue jupe cachant la turpitude des pieds plats, ou n’en laissant voir que la pointe agréable ; une coiffure capricieuse, c’est-à-dire volontaire, et non sujette. » (II, p. 437). Dans Les Posthumes (1802) et les Nouvelles Contemporaines (1802) il n’y a aucune occurrence.

Ces constats laissent penser que Rétif s’est détaché de mise dans les dernières années du siècle, peut-être parce que l’expressivité du néologisme s’était émoussée. Il est remarquable que Mercier ne lui fasse aucune place dans sa Néologie (1801), alors que l’ouvrage accueille largement les néologismes de Rétif ; notons du reste que le mot est également absent du Tableau de Paris (1782-1788). Déjà en 1795, il ne figurait pas dans le Nouveau Dictionnaire français contenant les expressions de nouvelle création du peuple français de Léonard Snetlagte.

Mais il est présent en 1800 dans leDictionnaire Universel de la langue française, avec le latin. Manuel de grammaire, d’orthographe et de néologie, publié par Pierre Claude Victor Boiste, où il est défini brièvement comme « manière de se mettre », sans être signalé comme un néologisme ; or Boiste puise explicitement dans Rétif plusieurs néologismes, augmentant même le nombre de ses emprunts au fil des nombreuses rééditions de l’ouvrage (de 4 en 1800 à 18 en 1812). Le mot paraît de plus en plus souvent adopté : il figure dans l’ouvrage d’Henrion, Encore un Tableau de Paris (1800, p. 152) et dans l’Almanach des Modes de 1817 (p. 31).

Mais les dictionnaires postérieurs à 1800 continuent, malgré la référence de Boiste, à ignorer mise. Tels en 1820, le Dictionnaire de la langue française de Jean-Charles Laveaux, ou en 1827 le Nouveau vocabulaire français, de Wailly. Dans ses Mémoires (écrits vers 1820), Mme de Genlis le condamne en y voyant une innovation du « langage révolutionnaire » (Mémoires, t. V, p. 235). On a là sans doute la raison des réticences académiques.

Il faut attendre les années 1830 pour une reconnaissance définitive. Le mot est dans le Dictionnaire général de la langue française de François Raymond en 1832 (« manière de s’habiller ») et dans le Manuel de la pureté du langage, de Félix Biscarrat en 1835, avec ce commentaire : « Mise. Ces expressions, une mise recherchée, sa mise est élégante, condamnées par les grammairiens, n’en sont pas moins reçues. C’est aux dictionnaires d’enregistrer cette nouvelle acception. » De fait, cette même année, le Dictionnaire de l’Académie officialise le mot.

De quand datait son apparition ? Le Dictionnaire historique de la langue française, d’Alain Rey (2016) donne 1781, sans autre précision ; cette date semble bien liée à la publication des Contemporaines. L’absence de mise dans un dictionnaire de 1770, qui affiche pourtant son intérêt pour le néologisme (Dictionnaire des richesses de la langue française et du néologisme qui s’y est introduit, de Pons-Augustin Alletz), suggère que sa présence dans Le Paysan perverti en 1775 est une nouveauté. Peut-on pour autant considérer Rétif comme son créateur ? Il est impossible de l’affirmer, mais l’hypothèse n’est pas invraisemblable quand on connaît le goût de Rétif pour la création lexicale. Les écrivains contemporains, tels Laclos, Baculard d’Arnaud, Louvet de Couvray, n’ont pas employé mise. Rétif semble en avoir eu l’exclusivité.  Il est à remarquer qu’en 1831, Noël et Carpentier, dans leur Philologie française, ou Dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique, littéraire, à propos de mise, font allusion à la polémique de 1785 : « Mise. Manière de s’habiller. C’était un néologisme en 1785. On a reproché à un auteur de nombreux romans de répéter souvent qu’une femme a une mise agréable pour dire qu’elle est élégamment vêtue. Cette locution n’est plus un néologisme. »

Presque un demi-siècle plus tard, le mot restait donc associé à Rétif.

Pierre Testud

Bibliographie

Pons-Augustin Alletz, Dictionnaire des richesses de la langue française et du néologisme qui s’y est introduit, 1770.

Journal de Paris, 10 et 11 janvier 1785.

Léonard Snetlagte, Nouveau Dictionnaire français contenant les expressions de nouvelle création du peuple français, 1795.

Pierre Claude Victor Boiste, Dictionnaire Universel de la langue française, avec le latin. Manuel de grammaire, d’orthographe et de néologie, 1800.

Jean-Charles Laveaux, Dictionnaire de la langue française, 1820.

Wailly, Nouveau vocabulaire français,1827.

Noël et Carpentier, dans leur Philologie française, ou Dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique, littéraire, 1831.

François Raymond, Dictionnaire général de la langue française, 1832.

Félix Biscarrat, Manuel de la pureté du langage, 1835.

Dictionnaire de l’Académie, 1835.

Alain Rey Dictionnaire historique de la langue française, 2016.