Lire Rétif

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Commémorations d’Auxerre - 16-17-18 juin 2006 - Conférence de F. Le Borgne

Rétif a été l’un des auteurs les plus variés et les plus prolixes de son temps : entre 1767 et 1802, il a écrit près de 44 ouvrages, représentant 200 volumes. Sade se moquait de lui en ne lui reconnaissant « nul autre mérite [...] que celui d’une prolixité... dont les seuls marchands de poivre le remercieront... » (« Idées sur les romans », 1800). Si injuste que soit un tel jugement, il est exact que la fortune posthume de Rétif a longtemps pâti de l’ampleur d’une œuvre qui se prêtait à des approches partielles et souvent réductrices. Même si Nerval exhume l’auteur de Monsieur Nicolas au milieu du XIXe siècle, même si les surréalistes saluent en lui un précurseur, il faut attendre 1949, pour voir paraître une bibliographie complète de son œuvre (c’est celle de John Rives Childs) et 1977 pour que la thèse magistrale de Pierre Testud, Rétif de La Bretonne et la création littéraire, propose enfin une exploration exhaustive du continent rétivien. D’autres travaux éclairants ont paru depuis dans la lignée de ceux de Pierre Testud, qui a également favorisé la recherche sur Rétif en contribuant à la fondation de la Société Rétif de La Bretonne et en dirigeant la revue des Etudes rétiviennes, qui a fêté l’an dernier ses vingt ans. Si l’œuvre de Rétif n’est plus une terra incognita, si sa valeur littéraire est désormais reconnue, comme l’attestent notamment la belle exposition d’Auxerre et les manifestations qui lui sont associées, les clichés concernant Rétif ont la vie dure. Demi-vérités remontant pour certaines au XVIIIe siècle, ces idées reçues vont baliser mon exposé et constituer le point de départ de cinq itinéraires de découverte ou de redécouverte possible de l’œuvre de Rétif. J’ai intitulé ma première partie Le « pornographe » : j’y évoquerai la réputation sulfureuse de l’auteur de l’Anti-Justine et soulignerai le fait que son érotomanie ne doit pas être confondue avec un libertinage. Ma deuxième partie sera consacrée à L’homme aux « idées singulières »  : j’y replacerai Rétif dans le siècle des Lumières en montrant qu’il a rêvé, comme tous les hommes de lettres de son temps, d’assurer le bonheur du genre humain. J’en viendrai ensuite au « pithécanthrope de Balzac ». Même si son « réalisme » est problématique, Rétif est effectivement l’un des premiers à s’être intéressé aux milieux populaires et à avoir proposé une approche plus « naturelle » de la peinture des mœurs. Mon avant-dernière partie est intitulée le « Rousseau du ruisseau ». J’y évoquerai le rapport complexe que Rétif a entretenu avec son illustre modèle et j’insisterai sur la dimension autobiographique de son œuvre, qui culmine avec Monsieur Nicolas. Enfin, j’évoquerai Rétif dramaturge et sa volonté de contribuer au renouveau de la scène de son temps.

Le « pornographe » Rétif est précédé d’un parfum de scandale, volontiers exploité à des fins commerciales. Déplorant, dans les années 70, l’absence d’éditions disponibles, Pierre Testud remarquait que « Le choix des éditeurs [était] le plus souvent orienté vers les œuvres qui paraissent les plus scabreuses [telles La Paysanne pervertie, Ingénue Saxancour et L’Anti-Justine] et [que] les anthologies [étaient] volontiers présentées dans des collections nommées « Les Mœurs légères au XVIIIe siècle » ou « Les Maître de l’amour ». » (Rétif de La Bretonne et la création littéraire, p. 5). Certaines présentations suscitées cette année par le bicentenaires de sa mort font toujours de Rétif un « libertin invétéré », au prix d’une lecture hâtive de son autobiographie ou d’une confusion délibérée de l’auteur et de ses personnages. Il est vrai que Rétif est l’inventeur du mot pornographe dont il fait le titre, en 1769, de sa sixième œuvre. Il adorait les néologismes et forge celui-ci pour désigner un écrivain qui traite de la prostitution. En effet, le pornographe de Rétif n’est nullement un amateur de pornographie, d’écrits obscènes, mais, comme le précise le sous-titre de l’ouvrage, un « honnête homme » qui rédige un projet de règlement des prostituées » afin de « diminuer les inconvénients de la prostitution ». Celle-ci apparaissant comme un mal nécessaire, il s’agit de la contrôler par la création de maisons spécialisées, surveillées par la police et les médecins, et administrées de manière à garantir un établissement aux enfants des filles de joie. La fascination réelle de Rétif pour le milieu de la prostitution se veut ici, comme on le voit, rachetée par un discours rationnel et prétendument utile. Comme bien d’autres en son temps, et non des moindres, Rétif a su, note Maurice Blanchot, « tirer de la morale les voluptés mêmes qu’elle défend  » : condamner la dépravation du Paysan perverti lui offre la possibilité d’évoquer avec complaisance un dévergondage qui ne recule pas devant le viol ou l’inceste. L’apologie du mariage permet dans bien des nouvelles des Contemporaines de satisfaire une érotomanie galopante et un fétichisme irrépressible du pied et de la parure et il n’est pas jusqu’à l’obscénité de L’Anti-Justine qui ne se donne comme un ciment de l’union conjugale et une garantie du bonheur familial ! Comme le marquis de Sade, Rétif rejette le puritanisme moral et religieux : « Implacable puriste, ne me lis pas ! Je ne connais rien au monde, après l’assassin, de plus dangereux que toi, de plus vil, car j’estime davantage la prostituée. Elle donne quelquefois le plaisir, et toi, tu ne donnes que l’amertume, la douleur, le désespoir » (Monsieur Nicolas). Mais là où Sade envisage la vertu comme un mot vide de sens, Rétif reste attaché à l’idée d’une vertu qui a pour finalité le fonctionnement harmonieux de la société, reflet de l’harmonie cosmique. C’est pourquoi le libertinage lui fait horreur, et plus encore le libertinage cruel d’un Sade, qui n’a d’autre finalité que la jouissance égoïste. Pour Rétif, le désir érotique est lié à un amour sincère qui seul permet un dépassement de soi : « Sans les femmes, j’étais un être nul, sans vigueur, sans énergie, sans activité, sans âme enfin » note-t-il dans Monsieur Nicolas. Il a besoin d’être transporté par la beauté des femmes, encouragé par leur regard bienveillant, pour se sentir exister. En retour, il voue un culte à ses innombrables muses, chantant leurs louanges et célébrant leur souvenir au fil de ses œuvres. Ces muses sont innombrables : Rétif n’a pas trop d’un calendrier pour rendre hommage à ces femmes, aimées ou seulement aperçues. Mais les plus connues sont celles qu’il célèbre dans Monsieur Nicolas et Le Drame de la vie sous les noms de Jeannette Rousseau, Madame Parangon, Zéfire, Louise et Thérèse, Virginie, Sara ou Filette. [Lecture possible de Monsieur Nicolas, pp. 357-358]

Rétif, comme le montre l’exemple du Pornographe, n’a pas seulement un tempérament volcanique et un cœur sentimental, il se signale aussi par des « idées singulières » qui lui permettent de justifier et de canaliser ses obsessions.

L’homme aux « idées singulières » Né en 1734 mais commençant à écrire à la fin des années 1760, Rétif appartient à la génération qui succède en littérature à Voltaire, Diderot, Rousseau et hérite de l’image de l’homme de lettres qu’ils ont contribué à forger : celle d’un écrivain-philosophe curieux de tout et engagé dans la vie politique de son temps au point de se rêver conseiller du prince. Dès le début de sa carrière, Rétif essaye de faire valoir ses idées en publiant sous le nom des Idées singulières une série d’ouvrages dont Le Pornographe constitue le premier volume. Suivront La Mimographe, qui traite du théâtre, Les Gynographes, qui aborde la question de la condition féminine, L’Andrographe, qui est un projet utopique complet et Le Thesmographe, publié en 1789, qui en est le complément juridique. Un sixième projet, Le Glossographe, a été abandonné : il prévoyait une rationalisation de la langue et une simplification de l’orthographe. Les volumes des Idées singulières - et surtout les trois premiers volumes - présentent la particularité d’inclure un projet de réforme dans une trame romanesque épistolaire dont les personnages illustrent, par leurs mésaventures, la nécessité de remédier à certains dysfonctionnements de la société d’Ancien Régime. Quant aux solutions que Rétif préconise par l’entremise de ses personnages, elles trouvent leur origine dans une idéalisation des mœurs patriarcales qu’il a connues dans son enfance à la ferme de La Bretonne, voisine de Sacy : Les Gynographes, L’Andrographe et Le Thesmographe, qui constituent des utopies globales, prônent ainsi un collectivisme agraire, régi par un système politique strictement hiérarchisé en fonction du sexe et de l’âge : les femmes et les plus jeunes doivent obéissance, l’intérêt particulier est toujours strictement subordonné à l’intérêt collectif et au mérite qui seul peut le garantir. Si Rétif n’a pas rencontré l’audience mondaine et politique dont il rêvait (il croyait malgré tout que Frédéric II avait mis en application en Prusse le règlement du Pornographe), il s’est d’emblée attiré une réputation d’original : « L’auteur, remarque Fréron, dès 1770, peut se flatter que, de tous les hommes de lettres qui sont actuellement en France, il est, en effet, celui qui se singularise le plus, et par ses idées, et par la forme qu’il leur donne, et par la manière dont il les rend. » (Cité par Rives Childs, p. 16-17). Même si l’ambition de contribuer au bonheur du genre humain était fort répandue à l’époque, ce jugement n’a pu qu’être confirmé par les derniers volumes des Idées singulières puis les ouvrages utopiques dans lesquels Rétif dévoile les fondements métaphysiques de sa pensée utopique. Dans La Découverte australe , en 1782, Rétif met en scène Victorin, l’inventeur d’ailes artificielles qui lui permettent de voler à sa guise et d’installer en haut d’une montagne une petite société idéale. Pour assurer la pérennité de la colonie qu’il a fondée, Victorin décide de la transplanter dans cet hémisphère austral qui était un peu la planète Mars des gens du XVIIIe puisqu’il n’avait pas encore été entièrement exploré. Après avoir rencontré des Mégapatagons débonnaires, Victorin et ses descendants explorent une série d’îles qui abritent des hybrides d’hommes et d’animaux, vestiges des origines de l’humanité. Ainsi, comme l’ont montré les travaux de Laurent Loty, non seulement Rétif est l’un des premiers à contester le fixisme et à populariser une théorie évolutionniste mais il anticipe également sur la création des grands empires coloniaux du XIXe siècle en imaginant l’exploitation systématique des ressources et de la main d’œuvre des îles australes par les hommes volants. Inspirée des histoires naturelles de de Maillet et de Buffon, La Découverte australe témoigne aussi de la fascination qu’exercent à la fin du XVIIIe siècle les dossiers élaborés à l’occasion des grands voyages de Cook et Bougainville. Les magnifiques gravures réalisées par Binet pour l’ouvrage de Rétif se veulent des documents ethnographiques quand bien même les hybrides d’hommes et d’animaux représentés sont totalement imaginaires. On conçoit qu’elles aient fasciné les surréalistes. [en montrer] Dans sa dernière œuvre achevée, Les Posthumes , Rétif va plus loin encore dans le mélange des genres et laisse libre cours à un imaginaire scientifique qui évoque un cosmos organique, dans lequel astres et planètes vivent et se reproduisent comme des êtres vivants. Publiée sous une forme systématique en 1796 dans une annexe de Monsieur Nicolas intitulée Ma Physique , l’histoire naturelle rétivienne a suscité l’hilarité des savants de l’époque : « pour admettre Restif à l’Institut, affirme Millin, il aurait fallu en exclure tous ceux dont les idées sur la planétisation, les planétocoles, la physique des anciens Chaldéens, etc., n’étaient pas d’accord avec les siennes, c’est-à-dire rayer les noms des citoyens Lagrange, Laplace, Lalande, Cassini, etc. » (cité par Rives Childs, p. 39). Les idées singulières de Rétif témoignent en effet du crépuscule des Lumières : l’indivision du savoir, la fusion de l’imagination et de la théorie, le mélange des genres, qu’avaient pratiqué avec bonheur les plus grands philosophes du siècle, s’y voient remis en cause par une fascination croissante pour l’irrationnel (et notamment les théories illuministes) à laquelle s’oppose une exigence nouvelle de rigueur et de scientificité d’où naîtra au XIXe siècle le panorama des sciences modernes.

Reste que Rétif a été salué à partir du XIXe siècle comme un génie visionnaire et, dans le domaine politique, comme un précurseur du socialisme.

Le « pithécanthrope de Balzac » L’histoire littéraire est pleine de filiations rétrospectives qui sont la source de malentendus durables. Coincée entre des Lumières souvent réduites à un rationalisme desséchant et un Romantisme perçu comme un commencement absolu, la période de Rétif est particulièrement difficile à appréhender et propice à des identifications hâtives : pour certains, elle est préromantique, chez d’autres, néo-classique. Rétif, enfin, aurait « inventé » le réalisme. Raymond Joly a contesté cette idée en 1969 dans ses Deux études sur la préhistoire du réalisme, consacrées aux « genre sérieux » de Diderot et aux Contemporaines de Rétif. Certes, Rétif développe en 1780 dans la préface des Contemporaines un projet tout balzacien :

« C’est ici une histoire particulière et bourgeoise calquée absolument d’après la nature, où sont recueillis différents traits qui marquent l’esprit du temps, leur usage, leur manière de voir, de sentir, l’espèce de philosophie qui règne ; les estampes indiquent même les modes. On aura dans un seul ouvrage l’histoire complète des mœurs du XVIIIe siècle. »

Mais Raymond Joly a beau jeu de souligner que ce projet « réaliste » est sans cesse entravé par les obsessions érotiques et les fantasmes masochistes de Rétif d’une part et, d’autre part, par les clichés du roman et de l’opéra-comique, qui le poussent à nous présenter de « belles charcutières » et de « jolies couturières » d’opérette. De fait, la notion de « réalisme » demande, en ce qui concerne le XVIIIe siècle, à être maniée avec prudence. Il y a certes, au cours du siècle, un effort manifeste pour remettre en cause certaines conventions littéraires mais, que ce soit sur scène ou dans les livres, la peinture des mœurs n’intéresse généralement que pour autant qu’elle est édifiante et séduisante : le « réalisme » des drames de Diderot et des Contemporaines de Rétif produit des tableaux à la Greuze. Il serait néanmoins injuste d’ignorer les audaces esthétiques de Rétif sous prétexte qu’elles ne correspondent pas à la vision du réalisme qui s’est imposée au XIXe siècle. L’originalité de Rétif à cet égard se signale d’abord par une attention nouvelle portée aux milieux populaires - dont Rétif est issu et qu’il a fréquentés. Jusqu’alors, ces milieux n’intéressaient pas ou produisaient des types comiques. Rétif, lui, revendique la dignité du milieu paysan dans La Vie de mon père (1779). Et même lorsqu’il présente le milieu ouvrier ou les bas-fonds de Paris sous un jour moins édifiant (comme dans Le Paysan perverti, La Femme infidèle ou Les Nuits de Paris), il en tire des héros pathétiques sinon vertueux et fort intéressants en dépit de leur absence de particule. Ce parti-pris peut sembler banal aujourd’hui mais il semblait véritablement choquant à l’époque : Rétif est très souvent attaqué par la critique sur le statut social de ses personnages et, par ricochet, sur sa propre origine paysanne et ouvrière :

« Ce fou de R***, écrit ainsi La Harpe, dans La Correspondance littéraire de 1801, n’a-t-il pas intitulé fastueusement une de ses rhapsodies romanesques, La Vie de mon père  ! Quel excès d’impertinence ! Ne dirait-on pas d’après ce titre que l’univers est très curieux de savoir quel a été R***, honnête paysan, père de R***, correcteur d’imprimerie ! La Vie de mon père  !... Eh ! mon ami, ton père a vécu et est mort ignoré : que n’as-tu fait de même ? Pourquoi associer aux ridicules du fils le père qui n’y est pour rien ? » (Cité par Rives Childs, p. 29).

Le même mépris apparaissait déjà dans la même revue dans un article de 1780 :

« Ses héros et surtout ses héroïnes sont toujours pris dans le ruisseau ; mais comment les prendrait-il ailleurs ? Cet homme n’a jamais voulu sortir de la fange où son génie se plaît à chercher ses modèles. » (Idem, pp. 24-25)

Mais c’est aussi parce qu’il a considérablement élargi l’éventail social des personnages romanesques qu’il a été salué par les romanciers du XIXe siècle comme un véritable historien des mœurs de son temps. Paul Lacroix, l’un des « nègres » de Dumas qui fut aussi conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal et contribua par une bibliographie commentée à faire redécouvrir l’œuvre de Rétif, lui rend ainsi hommage en 1875 :

« Ces livres, en effet, contiennent les matériaux et les documents les plus intéressants pour l’histoire des mœurs du temps. Les paysans, les ouvriers et le peuple n’ont jamais eu de peintre plus fidèle ni plus sympathique que Restif de La Bretonne. Ses ouvrages, où se reflètent, comme dans un miroir à facettes, les divers aspects de la société française, depuis 1760 jusqu’en 1805, resteront de précieux monument du costume moral pour le XVIIIe siècle, comme les écrits de Pétrone et d’Apulée pour l’antiquité romaine. »

C’est également à ce titre qu’il intéressera les historiens comme l’a montré Laurence Guellec dans une communication récente. Mais Rétif, qui se vantait d’écrire pour les lingères (tout en espérant sans doute être lu dans les salons), a aussi renouvelé la peinture des mœurs par un style plus simple, plus « naturel » que celui de ses contemporains, salué par les uns, décrié par les autres. A Sade, qui l’accuse d’avoir « un style plat et rampant », s’oppose ainsi Louis-Sébastien Mercier qui écrit : « Le caractère distinctif de son style, c’est qu’il est naturel ; et c’est à force d’être naturel qu’il devient original » (Cité par Rives Childs p. 27) Ou encore : « En lisant La Dernière aventure d’un homme de quarante-cinq ans, le ton de vérité qu’on y trouve étonne, saisit et donne de la confiance. Il est impossible de mentir ainsi. » (Idem, p. 30) De fait, si Rétif renonce aux agréments d’un style plus recherché, ce n’est pas par ignorance, mais bien pour approcher au plus près une vérité morale. Son écriture se dépouille progressivement jusqu’à atteindre dans le Journal d’une impardonnable folie ou La Dernière aventure d’un homme de quarante-cinq ans, l’épure du journal intime dont le style laconique suggère les tourments et les inconséquences de la passion.

Cette quête de vérité qui sous-tend l’œuvre littéraire de Rétif est étroitement liée à l’ambition de celui-ci de se raconter. Comme l’a bien mis en évidence Pierre Testud, Rétif vénère avant tout dans l’écriture une pratique capable de sauver le vécu de l’oubli et de lui conférer une forme d’immortalité.

Le « Rousseau du ruisseau » Rétif a souvent été comparé - non sans condescendance - à Jean-Jacques Rousseau. Pour ses contemporains, il est déjà « le Rousseau du Ruisseau » (attesté par Grimm en 1782). De fait, Jean-Jacques représente pour Nicolas un modèle aussi prégnant qu’encombrant. Rousseau a imposé une nouvelle figure d’homme de lettres, qui fascine tous les écrivains de la génération suivante : D’abord il a réussi à s’imposer dans les salons en dépit d’une origine obscure par une pensée neuve, audacieuse, voire provocatrice. Ensuite il s’est détourné des milieux mondains au nom d’une adéquation entre ses postulats philosophiques et sa vie personnelle : il a sacrifié ostensiblement la réussite sociale à une vie laborieuse et studieuse puis, au moment de la rédaction du Contrat social et de L’Emile, sa tranquillité et même sa liberté à la défense de ses idées. Enfin, il a instauré un nouveau rapport avec ses lecteurs. Dans La Nouvelle Héloïse, ceux-ci se sont reconnus et l’ont reconnu : une communion sentimentale a pu s’établir, court-circuitant les relais institutionnels traditionnels. Rétif est l’héritier de Rousseau  : Avec ses Idées singulières, il cherche à se faire remarquer des salons parisiens. Il s’attaque même explicitement à Rousseau sur la question de l’éducation avec L’Ecole des pères, qui est une critique de L’Emile. Il brave, au nom d’un sacerdoce de la vérité le mépris des « beaux esprits » et des « petites-maîtresses » et cherche à imposer une œuvre dans laquelle la vérité n’exclut ni l’énergie, ni l’imagination. Surtout, il fait de son œuvre un espace intime. Comme Rousseau fantasmant sa relation avec Sophie d’Houdetot dans La Nouvelle Héloïse, il ne cesse de transposer et de transfigurer son existence dans et par son œuvre. Le Paysan perverti (1775) romance ses années d’apprentissage à Auxerre et ses premières années à Paris. La Malédiction paternelle (1780) s’inspire de ses amours malheureuses. Mais c’est dans Monsieur Nicolas que la filiation avec Rousseau est la plus nette. Entreprise en 1783, un an après la publication de la première partie des Confessions de Jean-Jacques, mais publiée en 1797, cette autobiographie surenchérit sur le projet rousseauiste sans parvenir à s’en démarquer :

« J’entreprends de vous donner en entier la vie d’un de vos semblables, sans rien déguiser, ni de ses pensées, ni de ses actions. Or cet homme, dont je vais anatomiser le moral, ne pouvait être que moi. [...] Il existe deux modèles de mon entreprise : les Confessions de l’Evêque d’Hippone, et celles du Citoyen de Genève. J’ai beaucoup du caractère d’Augustin ; je ressemble moins à J.-J. Rousseau : je n’imiterai ni l’un, ni l’autre. J’ai des preuves que J.-J. Rousseau a fait un roman ; et pour Augustin, ses Confessions ne sont véritablement qu’un apologue. L’exactitude et la sincérité sont absolument nécessaires, dans mon plan, puisque je dois anatomiser le cœur humain sur mon sens intime, et sonder les profondeurs du moi. Ce ne sont même pas mes Confessions que je fais : ce sont les Ressorts du cœur humain que je dévoile. » (Introduction de Monsieur Nicolas)

On retrouve, dans cette introduction, le propos du « Préambule de Neuchâtel », qui explicite les présupposés du projet autobiographique de Rousseau : raconter, avec la plus grande vérité, sa propre vie, n’occulter aucun épisode, si incongru qu’il puisse paraître aux regard des normes littéraires et morales, afin de contribuer à la connaissance de l’être humain. Cette ambition philosophique commune aux Confessions comme à Monsieur Nicolas, correspond aux postulats de la philosophie sensualiste, qui triomphe au XVIIIe siècle. Né de l’empirisme de John Locke, élaboré par les philosophes des Lumières, le sensualisme articule étroitement connaissance et expérience individuelle dans la mesure où il récuse l’existence des idées innées : toute connaissance met en jeu les perceptions acquises par l’expérience et combinées par l’imagination, la mémoire et l’entendement avec une énergie dont dépend la force des représentations (et leur aptitude à la transmission). En faisant valoir la vigueur exceptionnelle de son tempérament, Rétif se donne comme l’homme par excellence, celui sur lequel l’influence du milieu sera la plus sensible - et aussi, éventuellement, la plus fatale. Avec Monsieur Nicolas, il entend montrer l’interaction de l’homme et de son milieu mais aussi de la vie de l’écrivain et de son œuvre :

« Je donnerai, dans Monsieur Nicolas, l’histoire et la clé de mes ouvrages : toutes les aventures que j’y ai rapportées ont un fond vrai. Mais il y fallait quelque déguisement, soit qu’elles m’appartinssent, soit qu’elles fussent à d’autres. Ici, la vérité sera dépouillée du clinquant de la fable, et la fiction ne la voilera plus. » (Introduction de Monsieur Nicolas)

« Mes Ouvrages » et « La Philosophie de Monsieur Nicolas », deux annexes de l’autobiographie, soulignent cette interaction du sensible et du spirituel que l’autobiographie s’applique à dévoiler.

Le dramaturge Dans son ambition de battre Rousseau sur son propre terrain, Rétif a imaginé une version théâtrale de Monsieur Nicolas intitulée Le Drame de la vie . Rédigée au début de la Révolution, cette œuvre étonnante en 10 pièces régulières et 365 scènes d’ombres chinoises ne fut jamais jouée mais vient nous rappeler que Rétif a aussi été dramaturge, auteur d’un Théâtre complet de 17 pièces qui n’eurent que marginalement, il est vrai, les honneurs de la scène. Le théâtre de Rétif est assez caractéristique de la production dramatique de l’époque : il comporte beaucoup de comédies touchantes et de drames bourgeois. Néanmoins, il se singularise par quelques audaces : D’une part Rétif a pris position, aux côtés de son ami Louis-Sébastien Mercier, dans le combat qui a opposé, à la fin des années 1770, les anti- et les pro-shakespeariens. Dans La Prévention nationale, qui est l’adaptation à la scène du début de La Malédiction paternelle, il propose ainsi une version de sa pièce « à la manière de Shakespeare, c’est-à-dire sans unité de temps et de lieu » et se livre à un vibrant éloge du dramaturge anglais. Cette remise en cause de la légitimité de la dramaturgie classique triomphera avec le drame romantique. Par ailleurs, Rétif s’est également montré très attentif aux modes dramatiques de son temps. Ses deux premières pièces, La Cigale et la fourmi et Le Jugement de Pâris (1771) ont été composées pour le théâtre d’Audinot, qui faisait jouer exclusivement des enfants. La Marchande de mode (1786) et L’Epouse comédienne (1788) sont des comédies agrémentées de ces couplets - les ariettes - dont le public du XVIIIe siècle raffolait. Et dans Le Drame de la vie, Rétif a recours à un autre procédé à la mode : les ombres chinoises.

Conclusion Amoureux, philosophe, historien de son temps et de lui-même, dramaturge enfin, Rétif est un écrivain inépuisable et fascinant car toutes ces composantes entretiennent entre elles des liens étroits et se prêtent à d’étonnantes combinaisons.

Françoise Le Borgne