Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Trente-deuxième nouvelle

 

LE JOLI PIED

 

Dans une maison de Paris, dont une nouvelle précédente a fait l’histoire, il y avait une jeune personne de la plus aimable figure : c’était Mlle Victoire de la Grange. Elle avait seize ans lorsqu’elle fit naître une passion aussi singulière que violente.

*

                   Un jeune inconnu, qui n’était pas de la société qu’on admettait dans la maison, s’éprit pour Victoire, sans la connaître et presque sans l’avoir vue. Il se nommait de Saintepallaie. C’était un jeune savant plein de connaissances et de mérite, vivant seul et concentré, quoiqu’il n’eût que vingt-cinq ans, et se promenant presque toujours seul les soirs, après avoir donné la journée à l’étude. Saintepallaie avait des mœurs pures, avec des sens neufs et pleins d’énergie. Il aimait beaucoup les femmes, mais il les craignait et les fuyait, autant faute d’usage que par sagesse. Il n’y avait peut-être pas d’homme au monde sur qui la beauté fît une impression plus vive ; une belle femme le ravissait, mais il réfléchissait ensuite aux inconvénients de l’amour et d’une liaison ; il trouvait la force de fuir, sans doute parce qu’il n’avait pas encore rencontré la femme qui devait le subjuguer.

               Saintepallaie avait un goût particulier, et tous les charmes ne faisaient pas sur lui une égale impression : une jolie figure plaît à tout le monde et partout, hors en Espagne, une belle gorge a son prix ; une taille svelte et légère, une belle main flattaient son goût, mais le charme auquel il était le plus sensible, celui qui lui causait ce frémissement involontaire et délicieux qui remue toutes les fibres, c’était un joli pied. Rien dans la nature ne lui paraissait au-dessus de ce charme séduisant, qui semble en effet annoncer la délicatesse et la perfection de tous les autres appas. D’ailleurs, ce goût n’était pas dans le jeune Saintepallaie un effet du raisonnement ; c’était un instinct qui s’était manifesté dès son enfance : il ne pouvait, sans tressaillir, apercevoir une jolie chaussure de femme ; lorsqu’il en rencontrait quelques-unes qui n’étaient pas jolies mais chaussées avec goût, il semblait que ce charme seul les rendît aimables.

               Un soir d’été, il passait dans la rue Dauphine. Une jolie marchande, dont le pied était mignon, et qui le savait à merveille, était assise sur sa porte, les jambes croisées et découvertes jusqu’au-dessus de la cheville…

p. 747-748

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion.Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 31 mai 2018