Les Contemporaines : des débuts d’histoires

Ami lecteur, qui que vous soyez, chercheur averti, bon connaisseur de la littérature du XVIIIe siècle, ou au contraire consultant débutant sur notre site, voyageur égaré, tombé par hasard ou par erreur sur cette page, arrêtez votre regard, prenez le temps de lire le début de cette première nouvelle de Nicolas Rétif de la Bretonne : avez-vous envie de connaître la suite ? Vous en trouverez les références à la fin de l'extrait.
               Nous vous proposerons chaque jour l'amorce d'une nouvelle histoire puisée dans l'un des 42 volumes des Contemporaines. Puissiez-vous ainsi commencer votre journée aussi heureusement que le sultan des Mille et Une Nuits envoûté par Schéhérazade, bien que, selon l'auteur, il s'agisse dans toute son œuvre, d'«une histoire particulière et bourgeoise calquée absolument d'après la nature. »
 

LES CONTEMPORAINES

Vingt-sixième nouvelle
 

LE PREMIER AMOUR

 
   
Hélas ! (disait un jour un homme qui se promenait aux Tuileries avec un autre) je n’ai trouvé de véritablement aimable que la première femme que j’ai aimée. Quel démon ennemi de mon bonheur m’a empêché pendant trente ans de m’unir à elle ? « Parbleu ! dit le compagnon de celui qui gémissait, je serais curieux de savoir votre histoire : il faudrait me la faire en nous promenant. Allons dîner à la Grille-Chaillot. — Je le veux bien ; je vais envoyer mon laquais chez moi… Je ne vous ferai pas mon histoire, dit-il en revenant de la porte du jardin ; vous la lirez vous-même. La voici, je l’ai écrite pour satisfaire mon cœur. »
                   Lorsque j’eus entendu ce discours, je m’approchai des deux hommes, et prenant cet air bénin que certaines gens me connaissent, je leur dis : « Messieurs, je suis seul comme un hibou ; je viens d’entendre que vous aviez une histoire intéressante à lire ; je suis avide d’histoires, comme un général de victoires, Delaphare d’applaudissements, L** de calomnies et C***** d‘argent. Admettez-moi dans votre compagnie, peut-être n’en serez-vous pas fâchés. — Qui êtes-vous ? Un pauvre diable nommé Dulis. — Dulis ? Vous êtes auteur ! — Hélas oui ! — Venez, venez, nous vous défraierons. — Ce n’est pas ce que je désire ; réservez cette faveur pour T**, ou pour quelque autre auteur famélique. Je ne veux qu’entendre votre histoire… » Arrivés à l’auberge, on commanda le dîner, et en attendant, nous nous mîmes à lire le manuscrit. L’ami lisait mal, sans goût, sans grâces, ne sentant rien ; j’assurai que je lisais beaucoup mieux et j’en donnai la preuve : l’histoire parut tout autre dans ma bouche.  
                 Je n’avais que treize ans, et je commençais à étudier le rudiment chez un frère aîné, curé d’un gros bourg, lorsque je sentis, sinon le besoin, du moins le désir d’aimer. Je me plaisais un jour d’une grande fête à me tracer l’image d’une jeune fille telle que je l’aurais voulue : la taille, la figure, la démarche, le sourire, tout cela se composait dans mon imagination ; j’en faisais un simulacre charmant que j’adorais. J’avais à peine achevé mon idole, et je m’en occupais avec un plaisir infini dans le lieu saint, lorsqu’à l’instant de la communion, je vis avancer au milieu du chœur une jeune personne plus belle que les anges, l’air modeste comme on l’a dans ces occasions, parée par les grâces naïves telles qu’on les connaît au village, ayant la forme de visage, l’air de douceur, le teint, le regard, la taille, la jambe fine, le pied mignon de la beauté que mon imagination venait de me présenter. Je fus saisi, enchanté...

p. 579-580

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome I. Nouvelles 1-27
Publié le 27 avril 2018
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Soixante-dixième nouvelle  

LE LOUP DANS LA BERGERIE ET LE SORCIER

 
Si l’amour fait commettre des inconséquences à l’âge mûr, on doit excuser un peu les folies et les écarts où il jette quelquefois la jeunesse, lorsqu’on n’y voit qu’une passion naïve, destituée de fourbe et de malice. Telle fut celle de cet amant dont l’aventure fait le sujet d’une comédie française que donnent les Italiens, ou celles du Galant Jardinier, du Galant Coureur, et enfin celle que je vais raconter.
                    Un jeune homme de condition, à peine sorti du collège, vit une jeune personne très jolie, qui venait apporter des modes à sa mère. Le nom charmant de Félicité, semblait avoir été inventé pour exprimer l’assemblage de ses attraits : bouche de rose, sourire enchanteur, beaux cheveux, taille déliée, marche agréable, son de voix d’une ravissante douceur, jambe fine et petit pied. En l’apercevant dans l’appartement de sa mère, le jeune Préfleuri (c’est le nom supposé qu’il a pris dans la suite), s’arrêta charmé ; il retint jusqu’à son haleine et se retira lorsqu’il la vit prête à sortir. Une voiture de place avait amené la jeune fille ; elle y remonta ; un domestique y remit les cartons, et la voiture partit. Le jeune homme, fort amoureux, l’examinait du balcon. Il remarqua le n° et la route qu’elle prenait, descendit et courut sur ses traces. Il l’eut bientôt rattrapée. Mais la voyant entrer dans la rue Saint-Honoré, il craignit que le fiacre ne lui échappât. En véritable écolier qui n’a pas encore de honte, il monta derrière la voiture et n’en descendit que lorsqu’elle s’arrêta. Le jeune homme se glissa dans l’allée voisine, d’où il vit l’aimable Félicité rentrer chez elle.
                  Il s’en retourna dès qu’il eut fait cette importante découverte. De Préfleuri avait quinze ans. Ce n’est pas l’âge de la sagesse, mais c’est au moins celui où la folie est excusable. Il revint le soir, et à la faveur des lumières, il aperçut sa jeune maîtresse à la première place, entourée d’une vingtaine de filles, toutes assez jolies, mais qu’elle surpassait en grâces. Il la regarda tant qu’il voulut… ou plutôt il ne put se rassasier de la voir ; il s’oublia jusqu’à l’instant où l’on ferma la boutique.
             La nuit, qui pour tous les êtres est le temps d’un doux repos, n’est pour les amants et les malheureux que le temps des rêveries les plus extraordinaires, ou les plus désespérantes. Le jeune de Préfleuri, jusqu’à celle qui suivit la vue de la jolie fille de modes, avait toujours eu un sommeil paisible de huit ou dix heures sans interruption ; cette nuit, il ne dormit pas : il rêva ; il réfléchit et le résultat de ses réflexions, ce fut que les compagnes de Félicité étaient fort heureuses de jouir de la vue et de l’entretien d’une si jolie personne. Il s’endormit à demi, et son imagination en délire lui montra la possibilité de se mettre au nombre des filles, compagnes de sa belle. Cette idée lui rit ; il s’éveilla tout à fait. Transporté de joie, il la mûrit, et se proposa de l’exécuter dès le lendemain, s’il était possible...

p. 1673-1674

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 11

  Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome III.  Nouvelles 53-80
 Publié le 28 avril 2018
______________________________________________________ Quarantième nouvelle  

LES CRISES D’UNE JOLIE FILLE

 
La beauté est le premier des présents de la nature (car elle indique toujours une belle âme). Mais il n’en est pas moins vrai qu’elle cause souvent le malheur de celles qui la possèdent : elle attache sur leurs pas des hommes à passions vives, toujours dangereux ; elle les expose aux adulations, à la séduction, aux enlèvements , à la violence, et souvent à la corruption. Heureuses encore les belles personnes, si elles n’avaient à redouter que ces crises extérieures ! Mais il en est pour elles de plus dangereuses : c’est l’éducation d’enfants gâtés qu’on leur donne, l’admiration sotte, la pusillanimité, le gonflement de vanité ridicule de leurs parents, qui leur font négliger de former l’esprit des belles filles, de les contraindre, de les assujettir, de les rendre modestes, timides. Ils n’en font que des orgueilleuses, des égoïstes, des volontaires, qui finissent par se perdre, ou du moins par se rendre très malheureuses. Il n’en fut pas de même de la belle Cadette, dont on va lire l’histoire : elle n’éprouva que les crises extérieures, mais elle en eut de terribles ! Parcourez cette nouvelle, jeunes lectrices ; elle vous apprendra que la modestie seule et la défiance de vous-même peuvent vous garantir des pièges tendus à la beauté.

*

              Un riche négociant de Bourgogne, qui venait de mériter la noblesse, avait un fils et deux filles qui lui donnaient les plus flatteuses espérances. Le garçon, jeune homme fort étourdi et passablement fat, prit de bonne heure le parti des armes et courut dans les pays lointains chercher par les armes la gloire qui donne le lustre à la fortune. Il avait d’ailleurs en Amérique un oncle fort riche qu’il espérait y découvrir. Mais il remit ce dernier point au temps où il aurait acquis de la gloire.
             L’aînée des filles fut mariée à un jeune magistrat et mourut en couches.
             La seconde (c’est notre héroïne) était dans sa ville l’ornement de ce sexe aimable qui conserve par les grâces les conquêtes de la beauté. On la nommait Cadette, et ce nom présentait à l’imagination de quiconque la connaissait, l’assemblage de tous les charmes ; son âge était de quinze ans ; sa figure, séduisante ; son esprit, flexible et juste ; son cœur droit, tendre et crédule.
            Les soins qu’on avait pris de son éducation avaient ajouté des talents à ses qualités : Cadette brodait, dessinait, charmait les oreilles et les yeux en promenant sur sa harpe sa main blanche et potelée ; elle savait la géographie, que la terre est ronde, que le soleil est immobile, que les comètes peuvent heurter la terre ; elle ne craignait ni les éclipses, ni les feux follets, ni les météores, que le vulgaire appelle étoiles tombantes, etc.
             Mais toutes ces connaissances ne forment pas le caractère. Aussi Cadette avait-elle eu d’excellentes leçons de modestie et d’occupation utile. Elle savait la place que doit occuper son sexe dans la société ; elle était soumise, timide, et n’osait contredire, quand ses parents avaient parlé. Cet excellent caractère l’en fit idolâtrer, quand un accident funeste la leur rendit encore plus chère…

p. 901-902

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 6

  Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52  

Publié le 29 avril 2018

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Trente-neuvième nouvelle  

LE MODÈLE

Il y avait à Paris, dans la rue Saint-Germain l’Auxerrois, tout près du Fort-l’Évêque, une pauvre femme qui avait une fille belle comme les Grâces. Le principal charme de la petite Geneviève Bignicour était un air enfantin qui la rendait tout à fait propre à servir de modèle pour les têtes de Vierge, dans les grands tableaux ; avec une guimpe, sa tête aurait donné une nonnain ravissante, etc. Mais sa pauvre mère, couturière de profession, fut très longtemps sans se douter des propriétés de la figure de sa fille. Geneviève avait environ seize ans ; elle allait, venait, faisait les commissions, et dans toutes ces courses, sa jolie figure, sa taille svelte, son air de candeur, la faisait quelquefois attaquer. Mais comme elle était alerte, elle en était quitte pour fuir.
                  Non loin de la demeure de Geneviève, dans la rue Béthisi, logeait en chambre garnie un jeune peintre, plein d’ardeur et de talent, nommé Dubourg. Un jour, en passant par l’Arche-Marion, il aperçut la petite couturière qui venait du quai de la Mégisserie et qui s’en retournait chez sa mère. Il fut frappé de ses grâces et, sans que le désir ou l’amour y eussent la moindre part, il souhaita vivement de la connaître. Il avait justement à traiter un petit sujet voluptueux pour le duc de ** ; c’était la Corisandre. Il suivit la jeune fille, la vit entrer et monta sur ses pas. Dès qu’elle eut frappé à un quatrième, il s’y présenta : du premier coup d’œil il reconnut que c’était une couturière. « Madame travaille en robes ? dit-il à la mère — Oui, Monsieur. — Je crois que c’est ici qu’on m’a indiqué. Je voudrais faire faire à une sœur que j’ai à la campagne une jolie polonaise d’indienne ; ma sœur a treize à quatorze ans… Pardi ! C’est précisément la taille de cette jeune demoiselle-là !... Combien ça me coûtera-t-il ? — Dix aunes à cent sous… Vous voulez du propre ? — Oui, mais pas cher. — C’est cinquante francs ; la doublure… on la prendra au Saint-Esprit… Ça reviendra à trois louis. — Au plus juste ? — On ne peut à moins : l’indienne veut une doublure. Si vous preniez une toile d’Orange, cela ne se double pas… — Voilà un louis ; j’apporterai demain le second, et en prenant la robe, je donnerai le troisième.— On ne peut rien de mieux, Monsieur. Comment prendre la mesure ? — Sur Mademoiselle, absolument, et comme si c’était pour elle. — Il est vrai que les jeunes personnes de cet âge-là sont assez l’une comme l’autre. — Plût à Dieu ! — C’est la vérité, Monsieur ! — Non, Madame, car si cela était, je ne serais pas aussi embarrassé que je le suis quelquefois. — Comment donc ça ? — Quand je veux avoir un modèle pour quelque sujet agréable, où il faut de la vérité. Je suis peintre : c’est vous dire que je ne suis pas riche ; tout en me donnant du joli, ménagez ma bourse. — Je ferai comme pour ma fille.  C’est justement cela. Adieu, Madame, je reviendrai essayer la robe. »
                Dubourg ne voulut pas, à une première visite, s’avancer trop, de peur d‘échouer. Mais lorsqu’il fut sorti de chez la couturière, il lui vint une idée très heureuse. « Si je demandais à faire le portrait de cette jolie fille ? Je le garderais chez moi, sous prétexte de le finir… Voyons à amener cela demain. Comme je n’ai pas de sœur, elle aura la robe pour sa peine. »
               Le jour suivant…

p. 881-882

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 6

    Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 30 avril

______________________________________________________ Cent trente-et-unième nouvelle

LA PETITE ÉCAILLÈRE

Je te bénis, Amour ! sentiment délicieux ! Je te bénis ! Qui ne t’a pas éprouvé avec cet excès qui secoue toute l’âme, qui la lance hors d’elle-même et l’attache à l’objet de sa brûlante ardeur, n’a pas vécu. Vil automate, il fait nombre encore dans la classe des machines ! Amour ! Tu m’as rendu malheureux, en me faisant adorer Sara ; mais avant qu’elle me rendît malheureux, quel bonheur ne m’avait-elle pas donné !... Ingrate Sara ! Je serais plus ingrat que toi, si je cessais de t’aimer ! Tu m’as rendu plus malheureux, mais je te défie d’égaler mes peines aux plaisirs que tu m’as procurés !... Ô amour ! Toi qui égales les bergers aux rois, c’est toi qui rendis une petite écaillère l’arbitre du sort d’un Midas. Je l’ai vu, soupirant à ses pieds, vaincu par ta puissance, attendre d’elle, et de toi, la faveur d’un sourire!
                      Devant la porte de la belle marchande de vin, Mme Desbois, était une vieille marchande d’huîtres qui paraissait avoir été belle femme. On la vit longtemps seule. Mais enfin, un jour, elle amena une fille de treize ans, qu’elle fit rester à sa place tandis qu’elle allait servir ses huîtres dans le cabaret à ceux qui en demandaient. Marine Paulin était une jolie blonde, avec des cheveux touffus d’un beau doré ; sa figure arrondie avait les plus jolies couleurs ; son rire était gracieux et mignard ; elle avait un air de douceur qui cadrait avec le son agréable de sa voix ; en un mot, pour une enfant de son âge, elle était parfaite.
                        Le premier jour que sa mère l’amena, elle avait un petit casaquin juste de toile rouge, un tablier de burat rose, des bas de laine blancs très fins, et de jolis sabots. Elle était charmante . Renaud la vit en venant dîner. — « Parbleu ! dit-il à la belle marchande de vin, vous avez à votre porte une jolie petite écaillère ! c’est une miniature. » La mère Paulin l’entendit. « — Ne dites pas ça devant elle, dà, Monsieu’ R’naud ! Les filles sont déjà assez vaniteuses, sans les llieû rende encore davantage ! — Il est vrai, Ma’me Paulin, mais votre fille est trop jolie pour être à la porte d’un cabaret. — I’ faut bén qu’a’ m’aide ! Qu’est-donc qui li gagnera du pain ? N’allez pas li dire ça encore ! Car vou’êtes un louangeux d’filles et d’femmes, Monsieu’ R’Naud, quand a’ sont jolies, s’entend !... Je n’dis pas ça pour Madame ! Mais c’est que j’vous entends tous les jours faire des compliments à ç’telle-ci, à ç’telle-là, dès qu’on est un tant soit peu gentille. Et i’n’ faut pas d’ça aveu les jeunesses ; a’ le savent assez tôt ! — Ce que j’en ai dit, Ma’me Paulin, c’est parce que je trouve qu’une aussi jolie fille que la vôtre est exposée à la porte d’un cabaret. » La conversation en resta là, mais Mme Desbois se proposa d’avoir l’œil sur cette jeune fille, par plusieurs raisons, dont la première sans doute était l’intérêt de ses mœurs ; la seconde un peu de crainte que Renaud ne lui en contât, etc., etc.
                       Cependant Marinette (car on la nommait ainsi), continua de venir journellement à la place de sa mère. Elle fut bientôt aussi célèbre par sa gentillesse que la belle marchande de vin l’était par sa beauté, de sorte qu’elle contribua autant que Julie Mézanges elle-même à l’achalandage du Cabaret. On y venait de toutes parts pour manger les bonnes huîtres vertes et pour être servi par la petite écaillère.
                       Il s’écoula deux années sans qu’il arrivât rien de remarquable à Marinette…

p. 3107-3108

Suite… pages suivantes ou Gallica, vol. 20

 
Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome V. Nouvelles 104-134

Publié le 1er mai 2018

______________________________________________________ Quatre-vingt-quatorzième nouvelle  

LES QUIPROQUOS NOCTURNES

Ville immense, gouffre où tout se confond, Paris, que d’événements arrivent dans ton enceinte, où la raison et la vraisemblance également écartées, ne laissent au sage qui les découvre qu’un profond étonnement, avec la conviction intime que l’homme, toujours passif à l’égard des causes, est emporté par les effets qu’il croit avoir amenés. Tel est cet enfant qui, de la voix et de la main, écarte ou rapproche les nuages qui voilent le soleil.
                    Il y avait à Paris, dans une condition commune, un jeune homme qu’on aurait pu accuser de libertinage, s’il n’avait pas été laborieux, exact à remplir ses devoirs, intelligent, sobre, ennemi du vin et du jeu, bon parent et bon ami.
                     « Quel défaut avait-il donc ? » demandera quelqu’un. On le comprendra par la suite… Occupé sans cesse de son unique passion, Téfri (c'est le nom du jeune homme) prenait tous les moyens de la satisfaire, et réussissait assez souvent. Son habitude était de suivre toutes les jolies personnes qu’il voyait, soit pour leur dire des douceurs, soit pour connaître leurs alentours et régler ses démarches en conséquence. Il arriva quelquefois qu’il découvrait des beautés faciles, que voilaient une mise et des manières décentes. Peu délicat, il en profitait et trouvait une sorte de bonheur dans ce genre de vie.
                 Un soir, il rencontra dans la rue Montmartre une petite brune très jolie, à laquelle il adressa la parole pour lui rendre un service. Le ruisseau était fort large ; il offrit de la passer. La jeune personne refusa. Téfri qui vit à sa mise qu’elle était d’une condition au-dessus du commun, et à la hauteur de ses talons qu’elle n’avait pas coutume d’aller fort loin à pied, eut pitié de l’embarras que lui causait ce fleuve d’immondices ; sans l’en prévenir, il la prit adroitement dans ses bras et avant qu’elle songeât à s’en défendre, la transporta comme une plume de l’autre côté. Elle le remercia, mais le voyant mouillé jusqu‘aux genoux, elle le pria instamment de monter chez sa mère pour se sécher, ou changer. Téfri ne se fit pas presser : il suivit la belle à un second très bien meublé, où il trouva une femme âgée, fort polie, et qui lui fit beaucoup de remerciements, en l’invitant à souper. Il accepta, trouva la jolie brune adorable, et la mère, qu’il entendit nommer Mme de Lépine, la meilleure femme du monde. On l’avait fait changer de bas, il avait mis des pantoufles fourrées de la maman, tandis que la domestique faisait sécher ses bas et ses souliers ; il riait comme un fou de cet équipage grotesque, sous lequel la maman le trouvait charmant. Téfri crut être chez des femmes commodes ; il devint un peu libre ; mais on eut la politesse de lui passer ses écarts, à cause du service rendu. Enhardi par le succès, il porta l’audace jusqu’à la témérité. On dissimula, mais on se promit de ne plus le recevoir. Éconduit de cette maison, il l’oublia, et chercha une autre aventure. Mais on n’est pas toujours heureux.
                  Quelques jours après, il rencontra, aux environs de l’ancienne Comédie Italienne, une belle adolescente qu’il résolut de suivre assidûment toutes les fois qu’elle sortirait. Cette conduite singulière déplut à la jeune personne, qui rebuta ses avances. Mais Téfri persévéra opiniâtrement, ce qui força la demoiselle à prendre, pour s’en débarrasser, un moyen efficace...

p. 2235-2236

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 16

 
Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IV. Nouvelles 81-103

Publié le 2 mai 2018

______________________________________________________   Vingt-et-unième nouvelle  

LA FEMME À L’ESSAI OU LA JOLIE GOUVERNANTE

Quelques jours après avoir rencontré l’homme qui m’a fourni Le Mari à l’essai, j’eus enfin l’occasion d’avoir ce que je demandais. Un homme en noir (c’était un procureur au Parlement) tenait à un avocat de ses amis, qui est aussi des miens, le discours que voici :
                 « Moi ! Me marier ! Non parbleu ! Est-il possible ? Voyez ce luxe épouvantable des femmes !… On parle des procureurs, on les accuse d’être… ce que vous savez. Mais avec la dépense que font actuellement leurs femmes, il faut qu’ils égorgent leurs clients. — Vous êtes riche, répondit l’avocat ; d’ailleurs, vous voyez cela mal : le luxe prétendu n’est qu’un goût ; la dépense est la même que celle de nos trisaïeules. Une femme entendue, qui gouvernera votre maison, répandra sur tous vos instants cette douce insouciance qui est le baume de la vie. Mme G** (c’est la femme de l’avocat) me rend le plus heureux des hommes, et cependant elle est aussi coquette pour la mise que les plus élégantes de ses pareilles. Ne comptez-vous donc pour rien de trouver, en rentrant chez soi, une femme aimable comme la mienne, dont la vue enchante les yeux en même temps que ses sentiments satisfont mon cœur ? Ah ! Monsieur P** ! Vous n’avez pas d’idée du mariage ! Ajoutez à cela ma fille : c’est par nos enfants que nous sentons parfaitement notre existence ; jusqu’à ce qu’un homme soit père, il n’existe qu’à demi. — Vous ne me persuaderez pas avec des tableaux, répondit le procureur. Je sais tout ce que vous me dites là, mais si je voulais vous faire un tableau de l’enfer du ménage, je n’aurais qu’à laisser échapper la foule de faits que j’ai vus. Je ne me marierai pas… à moins que je ne trouve une seconde Mme G**, ce qui est, je crois, impossible. Je préfère de n’avoir qu’une fille à gages, jolie, douce, et à laquelle je ne tienne pas : j’aurai ainsi une partie des agréments du mariage en trouvant chez moi un minois agréable, sans en avoir les chagrins. J’ai vu des ménages qui m’ont épouvanté ! Quant à moi, je ne tiendrais pas contre la moitié des peines dont j’ai été le témoin.
                 Me G** ne put convaincre le procureur par le raisonnement. Il résolut d’employer un autre moyen. Le lendemain de cette conversation, une jeune fille d’environ vingt ans, qui élevait les enfants d’un autre procureur veuf, ami de MeG**, apporta un papier chez M. P**, qui le reçut lui-même. Il fut frappé des grâces de cette fille. C’était une belle brune, de grands yeux, une taille bien prise, une main blanche et potelée, une propreté appétissante, et certain goût coquet dans la mise qui lui donnait l’air demoiselle. MP** causa avec cette fille, s’informa de son emploi chez son confrère ; en un mot, il entra dans tous les détails où il put entrer. Lorsque la belle Louison fut partie, son image n’abandonna pas le procureur. Il fut très fâché de n’avoir pas connu cette fille avant son confrère, car, quelque envie qu’il en eût, il ne pouvait se résoudre à l’attirer chez lui ; cette action lui paraissait contraire à l’honnêteté. Il profita de la première occasion qu’il eut d’aller chez MTr** pour voir la jolie gouvernante. (Il est bon de prévenir le lecteur qu’on l’avait aperçu du bout de la rue.) En entrant, il trouva Me  Tr** en querelle avec Louison...

p. 487-488

 

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 4

   
Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome I. Nouvelles 1-27

Publié le 3 mai 2018

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Cent quatrième nouvelle  

LA SYMPATHIE PATERNELLE

À six heures du soir, au mois de novembre, un homme bien mis, passant de la rue Saint-Honoré dans la rue de Grenelle, fut abordé par une petite fille de neuf à dix ans, qui lui demanda l’aumône avec des instances fort vives. Son importunité, loin de lui déplaire, le flatta. Il tira sa bourse, et en se disposant à lui donner quelques pièces de monnaie, il examinait, à la clarté des boutiques, les traits de la jeune mendiante. Il entrevit une figure aimable et qui promettait : un air fin, de beaux yeux ; le son de sa voix était doux et flatteur.
D’Azinval (c’est le nom de l’honnête homme) sentit ses entrailles s’émouvoir : « Tenez, mon enfant, lui dit-il, le métier qu’on vous laisse faire là est bien triste ! On vous accoutume de bonne heure à l’ignominie ! — Dieu vous le rende, mon bon Monsieur ! » La petite, en se voyant un écu à la main, tressaillit de joie et brûlait de s’éloigner pour aller sans doute le porter à ceux dont elle dépendait. « Attendez, ma fille, reprit d’Azinval. De quoi vous servira le peu que je viens de vous donner ? — À nous acheter du pain. — Pour aujourd’hui seulement, et demain ? — Demain ? Je demanderai. — Si par hasard l’on ne vous donne rien ? — Je jeûnerai, je pleurerai. — Vos parents sont donc bien misérables ! — Mes parents ? Je n’en ai point.— Vous n’en avez plus ? Les avez-vous perdus depuis longtemps ? — Je n’en ai jamais eu ! — Et les gens avec qui vous êtes, que vous sont-ils donc ? — Rien. C’est une bonne femme qui n’a du pain que pour elle, et qui me dit tous les jours d’en aller chercher pour moi. — D’en aller chercher pour vous ! Mon enfant, elle est donc bien dure, ou bien pauvre ! — Oh oui, Monsieur ! — Voudriez-vous me conduire chez cette bonne femme ? — Je le veux bien. Venez, c’est par ici. »
                 En chemin, d’Azinval interrogea la petite et lui demanda si l’état où elle était ne lui paraissait pas bien malheureux. « Non, répondit-elle avec le ton de l’ingénuité ; on ne m’oblige à demander que le soir ; quand on m’a beaucoup donné, je reviens toujours en chantant, et MmeBonnichon… — Bonnichon, dites-vous ? — Oui c’est comme ça que s’appelle la femme chez qui je demeure… A’ connaît par là que j’ai fait une bonne soirée, et a’ dit à son mari : "Tiens, Bonnichon, voici la petite Marion ; alle est riche, car a’ chante ; prends la bouteille et va chercher du vin." (Vous allez voir comme a' va faire). Je suis bien reçue ; je donne ce que j’ai ; on me fait souper à table, et on me mange de caresses. Si je monte sans rien dire, Mme Bonnichon, dès que j’entre, prend sa tête à deux mains et a’ crie bien fort, bien fort, qu’alle a la fièvre ; et nous allons tous nous coucher sans souper. Mais a’se relève, car je l’ai bien vu un jour, et a’soupe avec son mari ; — Si vous voulez, ma fille, je vous mettrai dans un endroit où vous souperez tous les jours, sans être réduite à la peine de mendier le soir dans les rues, où vous pourriez trouver des gens qui vous feraient du mal. » La petite se prit à sourire. « Oh ! Monsieur, du mal ! On fait accroire ça aux petites demoiselles pour leur faire peur… »

p. 2531-2532

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 17

   
Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome V. Nouvelles 104-134
 

Publié le 4 mai 2018

______________________________________________________ Quinzième nouvelle  

LA MORT D’AMOUR

Comme le temps s’écoule ! Hélas ! Il me semble que c’était hier que j’admirais, en traversant le pont Saint-Michel, deux jeunes beautés dont la vue élevait mon âme jusqu’à la beauté divine… (Beauté ! chef-d’œuvre de la nature, image visible de la Divinité, c’est un sentiment saint que ta vue excite dans l’âme innocente ; il ne devient dépravé que dans les cœurs corrompus !...) Toutes deux étaient brunes, mais le teint de l’une était d’une intéressante blancheur ; dans l’autre, c’était le brillant éclat des roses. La rose est la reine des parterres, mais le lis sied aux belles ; je préfère le lis aux roses : il marque une âme plus sensible, des sens moins chauds, un cœur plus tendre ; lorsqu’une douce émotion agite l’âme, il se change en roses, plus belles que celles de la nature… Lecteurs, ces deux beautés ne sont plus : celle au teint de rose a vu s’allumer pour elle les pâles flambeaux d’un triste hyménée ; un mari cénotaphe(qu’on me passe le terme) a enseveli ses jeunes appas, que la tristesse a bientôt dévorés… Pleurez, Amours badins, votre mère n’est plus…
Mais l’autre… Au souvenir de sa beauté touchante, le cœur s’attendrit, la raison révoltée accuse nos usages, l’intérêt cruel, l’orgueil injuste, et toutes les passions funestes désavouées par la nature qui furent ses bourreaux.
                    Louise-Églé Chéret, à l’âge de seize ans, était une des plus jolies personnes qu’on puisse voir : un bel œil bleu, des sourcils noirs, un teint de lis, un air fin, distingué, tant de délicatesse qu’elle la faisait regarder comme une belle fleur à laquelle on n’ose toucher ; une taille moyenne, mais bien prise, avec ce goût exquis, apanage ordinaire de la beauté : voilà son esquisse. Mais il est impossible d’exprimer l’air angélique qui donnait la vie à tous ces charmes. Elle avait beaucoup d’esprit, et surtout une âme sensible de toutes les manières.
                Cette fille, si susceptible elle-même de tendres sentiments, inspira une passion violente à un jeune homme, plus riche qu’elle, nommé de Juine. Il était aimable, il aimait éperdument : il ne pouvait manquer de faire partager sa tendresse. Mais Églé, à la première vue, l’avait craint ; il ne lui avait pas inspiré ce désir de plaire et de paraître aimable que les deux sexes éprouvent à la vue de l’objet qui doit toucher le cœur. Ce fut un sentiment de tristesse qui s’empara de l’âme d’Églé en voyant de Juine la rechercher…

p. 381-382

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome I. Nouvelles 1-27 

Publié le 5 mai 2018

______________________________________________________ Cent quatre-vingt-cinquième nouvelle  

LA JOLIE DANSEUSE DE GUINGUETTE

La jolie Gargotiere

La jolie tripière

La nouvelle débarquée

 
Quelle idée, de nous présenter les histoires de filles obscures, des classes les plus basses de la capitale ! À quoi cela servira-t-il ?... Lecteur indiscret, et mal à propos dédaigneux : à connaître le cœur humain. Ne lis-tu pas tous les jours avec empressement les relations trop souvent infidèles qui te peignent, ou peuvent te peindre, les mœurs des habitants d’O-Taïti, des Boshis, des Hottentots, des Sauvages d’Amérique ? Des hordes dégoûtantes des Tartares, ou des Bédouins de l’Arabie déserte ? Et tu refuses de reconnaître les Hottentotes de la capitale que tu habites ? Va, insensé, tu n’es pas digne de me lire… Ah ! Du moins crois-en l’auteur du Paysan-Paysanne, des Contemporaines et des Nuits de Paris : il sait ce qu’il faut à sa nation.
I. La Danseuse de guinguette
                  Dans le temps que je commençais à écrire, je travaillais beaucoup, depuis le matin jusqu’à deux heures, dans mon lit en hiver, par deux raisons : pour être plus tranquille, et pour ne point faire de feu. Ma misère était profonde, mais j’avais un trésor : c’était une ardeur infatigable pour le travail et le désir du seul nécessaire. L’après-dînée, j’allais chez mon imprimeur composer moi-même à la casse les formes de mon ouvrage du matin. Tout mon temps était rempli ; j’étais pauvre mais content. Il y eut néanmoins quelques intervalles où n’ayant rien à imprimer, et où ma tête épuisée se trouvant le soir incapable d’aucune espèce d’application, je me promenais quelques heures, ou bien, quand je pouvais arracher vingt sous du libraire Edme Rapenot, mon débiteur, je courais au spectacle. Un jour que j’avais un écu, j’allais aux Italiens voir pour la première fois Le Déserteur et Cailleau, quand je rencontrai dans la rue des Prouvaires, la fille d’un musicien ou d’un chantre, jolie brune au nez en l’air, qui avait été ma voisine. « Vous voilà, Mam’selle ? — Et vous donc, que faites-vous dans ces quartiers-ci ? — Je ne vous cherchais pas, mais je suis ravi de vous trouver. — Et moi je n’en suis pas fâchée. — Où allez-vous ? — Allons aux Porcherons. » Le mot me surprit ! L’endroit n’était pas noble. Mais Manette Prudhomme était si jolie que je me trouvai très heureux d’y aller avec elle. J’ignorais… Hélas ! Qu’est-ce à Paris que la vertu d’une fille indépendante ! Nous allâmes à pied. Un fiacre m’aurait tout d’un coup enlevé plus du tiers de mon écu. Nous arrivons, et l’endroit choisi par Manette, ce fut le Grand Salon.
                  Je l’avouerai, à ma honte, je n’avais jamais vu cet endroit célèbre. Il était rempli de catins, de poissardes, de cochers, de postillons, de laquais, de coureurs, de soldats français et suisses, d’espions, de souteneurs, etc., etc., etc.

p. 4335-4337

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 6 mai 2018

______________________________________________________ Deux cent cinquante-sixième nouvelle  

LA FILLE ENTRETENUE ET LA FILLE DE JOIE

Un jeune homme riche et de province montait la rue Saint-Jacques, lorsqu’il aperçut devant lui une charmante personne : sa mise, sa marche, son tour, sa taille, son pied mignon, tout inspirait en elle la volupté. Restait la figure. Mais ces annonces la faisaient supposer jolie. Le jeune homme doubla le pas, et au coin de la rue des Mathurins, il vit sa belle. Le visage n’était pas indigne des autres appas : c’étaient de beaux yeux noirs, qui ornaient une figure ovale, où régnait un rose tendre, broyée de brun. À ce mot, on croira que la jeune fille n’était pas aussi jolie qu’on s’y attendait. On se trompe : elle était la beauté même ; c’était une Cléopâtre (reine d’Égypte), si l’on veut, plutôt qu’une Galatée (blancheur de lait) ; une Mélanie (beauté brune) plutôt qu’une Chioné (blancheur de neige) ; mais elle n’en était pas moins belle. Et quelle femme fut jamais aussi provocante que la brune Cléopâtre ! Le comte de Burgis fut subjugué par la jeune fille qui lui parut d’une condition honnête, dans le marchand. Il la suivit par admiration d’abord, ensuite pour savoir sa demeure. Il ne pouvait retenir ses éloges, et dans la rue de la Sorbonne, qui est toujours solitaire, il hasarda un compliment auquel on ne répondit pas. De Burgis craignit de blesser la modestie de la jeune personne ; il garda le silence, et la suivit d’un peu plus loin. Elle fit un tour impatientant, même pour un homme épris. Elle alla dans la rue de Vaugirard, resta une heure dans une maison qui parut un couvent, revint par les rues de Tournon, des Quatrevents, celles des Cordeliers, des Mathurins, Saint-Jacques, des Noyers, la Place Maubert, Saint-Victor, des Bernardins, le Quai, le Pont de la Tournelle, la rue des Deux-Ponts, et s’arrêta au coin de celle des ***, au-delà du Pont-Marie. C’était un limonadier. La belle ôta son mantelet, parut chez ses parents. Elle s’assit au comptoir, rit avec les pratiques, et montra par ce moyen de nouveaux charmes à son amant, un sourire enchanteur, des dents parfaites. Sa vivacité, sa gaîté, cadraient avec le feu de ses yeux ; bref, elle était adorable en tout.
Monsieur de Burgis avait environ vingt-sept ans ; il n’était venu à Paris que pour aplanir certaines difficultés qui faisaient différer un mariage de raison avec sa cousine germaine, fille unique fort riche mais encore enfant, que son oncle désirait vivement qu’il épousât avant l’âge prescrit. De Burgis goûtait ce mariage autant que son oncle ; il n’y avait plus que les démarches à faire auprès des ecclésiastiques. Le bruit courait alors qu’on allait rendre l’archevêque de Paris patriarche de la France, et qu’il accorderait toutes les dispenses. M. de Burgis, qui avait cru vrai ce discours populaire, était accouru en conséquence à la capitale, charmé d’ailleurs d’y faire lui-même ses emplettes pour son mariage. La vue de la jolie brune, toute provocante qu’elle était, ne lui fit pas changer d’idée. Au contraire, comme son mariage le devait rendre fort riche, il espéra qu’il pourrait prétexter des affaires pour demeurer seul à Paris, et qu’il y entretiendrait sa belle. Pour savoir si ce plan serait facile à exécuter, il s’informa...

p. 6051-6052

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles 245-272

Publié le 7 mai 2018

______________________________________________________ Deux cent quarante-huitième nouvelle  

LA BELLE LIBRAIRE, OU LA VIE DE LA ROSE ET LA MARÂTRE

LA JOLIE PAPETIÈRE, OU LA BONNE AMIE

Un beau jour de printemps, je me promenais au Palais-Royal, seul, concentré, mélancolique, sans être triste.  Un essaim de jeunes beautés, enfermées tout l’hiver, venait de prendre l’essor ; elles arrivèrent dans le jardin. Je les considérais avec plaisir et je sentis un attendrissement délicieux ; mes larmes coulèrent : « Que la nature est belle (m’écriai-je), dans le plus intéressant de ses ouvrages ! Dans la femelle de l’homme !... » Tandis que cette pensée m’occupait, je vis sous les arbres un homme vêtu en noir, avec une femme en satin couleur de tabac et une jeune fille en fourreau de taffetas vert. Jamais encore mes yeux ne s’étaient fixés sur un objet aussi mignon, plus touchant que la jeune personne. Elle paraissait quatorze ans ; un tendre incarnat colorait ses joues de lis ; sa taille annonçait des contours déjà parfaits ; son sourire était enfantin, naïf, charmant, délicieux ; il ne fut jamais d’aussi jolie bouche. Je la regardais avec admiration. Elle m’inspira de la curiosité ; je fixai le père ; je le reconnus pour un libraire, remarié depuis quelque temps à une brune de bonne mine. « Cet homme doit être heureux (pensai-je) ; il n’est entouré que d’objets agréables. » Depuis ce moment, je m’intéressai toujours à l’aimable Rosalie. Je l’ai vue croître, embellir encore, se marier… Mais un voile couvre l’avenir.
               Rosalie Lecture n’avait que seize ans lorsque son père résolut de l’établir. Les partis ne devaient pas manquer ; la jeune personne avait charmé un homme de mérite qui ne lui était pas indifférent… (on verra quelque jour pourquoi cet honnête homme ne l’épousa pas), un garçon de son père, appelé M. Étendoir, outre plusieurs autres qui se pressentaient.
                 La seconde épouse ne pouvait souffrir une grande et jolie fille, que sa douceur, sa beauté, ses vertus faisaient adorer de M. Lecture, ainsi que de tout le monde. La domestique, les garçons de boutique et de magasin volaient au-devant du moindre geste de Rosalie, tandis que Mme Guillemette n’était que redoutée ; on lui obéissait par crainte, en sa présence ; on la bravait dès que le secret assurait l’impunité. La marâtre prit Rosalie en haine ; mais elle dissimula, pour mieux satisfaire sa cruelle et basse jalousie ; car elle observait que M. Lecture avait pour sa fille le même complaisance que les autres personnes de la maison : il prévenait tous ses désirs. C’est qu’il était si doux d’obliger l’aimable et reconnaissante Rosalie ! C’était une jouissance délicieuse que de la voir sourire, d’entendre de sa jolie bouche des choses obligeantes, prononcées d’un ton affectueux, et avec un son de voix qui allait à l’âme. Guillemette employa mille fois les moyens les plus rusés pour causer à Rosalie ds désagréments qui l‘impatientassent et qui la fissent sortir de son caractère. Elle froissait malicieusement ses robes les plus propres, versait de l’encre ou de la graisse sur son linge, et cachait avec soin tous ces tours méchants, ou les faisait retomber sur la chambrière, sur le domestique, sur le frotteur, etc.

p. 5879-5880

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles 245-272

Publié le 8 mai 2018

______________________________________________________ Cent quarante-sixième nouvelle  

LES PERRUQUIÈRES

Jeunes épouses, si vous m’en croyez, vous n’admettrez jamais, après votre mariage, une jeune et jolie personne familièrement dans votre ménage. L’homme est fragile ; il aime le changement, surtout lorsque tranquillisé par votre honnêteté, la foi de vos serments, l’assurance de la loi, son amour est rassasié de vos faveurs et commence à s’assoupir. Je le répète, n’admettez jamais une jolie fille, fût-elle amie, commère, cousine, ou même votre sœur. Si vous ne m’en croyez pas, croyez les faits ; ils parleront mieux que moi.

*

                Deux sœurs, orphelines et filles d’un perruquier, toutes deux également jolies, vivaient ensemble en commun. L’aînée avait la propriété de la charge de son père et une dot honnête. À l’âge de vingt-trois ans, elle fut recherchée en mariage par un sage garçon, qui l’obtint et la laissa veuve avec une fille au bout de trois ans. La cadette en avait alors environ quinze. Un parti rechercha la jeune veuve. En lui rendant des soins, il vit la sœur cadette, encore fille, qui lui plut bien davantage ! Mais c’était une enfant, une étourdie, en un mot, une fille encore incapable d’être femme. L’aînée au contraire, qui n’était inférieure à sa cadette qu’en fraîcheur, car elle était plus grande et plus belle, l’aînée possédait toutes les qualités qui font une bonne ménagère : elle était laborieuse, entendue, sérieuse, décente ; enfin elle avait la charge de perruquier. Ces considérations l’emportèrent sur le goût qu’avait inspiré la cadette ; le parti préféra l’aînée par raison et fit même consentir la cadette à son mariage. Le prétendu était bel homme, plus instruit, plus poli que la plupart des gens de son état, qui pour l’ordinaire sont bas, nivetiers, babillards, paresseux et sans éducation ; il faut aimé de son épouse, et malheureusement de sa belle-sœur.
               De son côté, le perruquier, en épousant Marthe Lemaître, la sœur aînée, n’avait pas abjuré ses sentiments pour Mélaine, la cadette. il fut peu sensible aux charmes de sa femme, et loin de chercher à éluder les conditions que Marthe avait faites avant son mariage, de garder chez eux sa sœur, il s’en montra au contraire l’observateur zélé. Il donna une jolie chambre à Mélaine ; il eut pour elle des égards, des attentions, il lui montra de l’amitié. Tout cela était légitime, permis, édifiant même...

p. 3413-3414

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 22

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 9 mai 2018

______________________________________________________ Cent vingt-sixième nouvelle  

LA BELLE BOUCHÈRE OU L’ÉPOUSE DU MARI LÂCHE

De quelque état que soit une fille, il ne suffit pas d’être belle pour y obtenir de la distinction. Il faut en outre des qualités ; que le sort et le mérite contribuent également à donner des aventures qui tirent une jolie personne de la sphère commune. Ainsi quelque beauté qu’ait eue la célèbre bouchère du Petit-Marché, il ne sera pas ici question d’elle. Une autre bouchère, qui eut dans le temps des aventures frappantes ne peut entrer dans ce recueil : elle est du commencement du siècle, et trop éloignée de nous. Peu s’en fallut (dit-on), que cette belle n’épousât un duc : ce fut un oncle cardinal qui empêcha son neveu de se donner cette satisfaction. Enfin, par la même raison que je viens de donner, je ne saurais faire usage de l’histoire d’une troisième jolie personne de cet état, qui a joui d’une fortune brillante et dont l’esprit, les lumières égalaient la beauté. Je regrette infiniment cette dernière : il est mille traits agréables, saillants, anecdotes dans sa vie, qui auraient embelli une nouvelle et qui l’eussent rendue l’une des plus intéressantes de cette nombreuse collection.

*

                  Un riche marchand boucher de cette capitale, après avoir mené une vie dissipée, entretenu des filles comme un seigneur, et vu disparaître les trois quarts de sa fortune, ne trouva rien de mieux à faire que de s’appliquer à l’état qui avait enrichi son père. Mais il n’y avait pas les connaissances nécessaires, et au lieu de s’enrichir, il ne réussit qu’à fixer sa fortune dans le degré de médiocrité où il l’avait réduite. Il songea pour lors à se marier. Comme à tous les autres libertins, la jouissance lui avait blasé le goût ; il était extrêmement difficile, et il lui fallait une femme qui réunît tous les charmes et toutes les qualités. C’est par cette raison que s’il est une personne méritante autant que belle, n’importe dans quel état, elle est ordinairement le partage de l’homme qui en est le moins digne. Le stupide vulgaire en est étonné. Rien cependant de plus naturel : un jeune homme, neuf encore par les sens et par les passions, trouve toutes les femmes aimables ; il a bon appétit. Le libertin usé au contraire cherche quelque chose qui le réveille, et ce ne peut être qu’une figure intéressante, unie à une âme pure, dont la candeur et l’innocence soient un ragoût nouveau pour lui. Loncil eut le bonheur, ou le malheur, de trouver facilement ce qu’il cherchait, sans sortir de sa profession.

                  Il y avait dans le voisinage une jeune et jolie personne, restée orpheline avec son frère dès l’âge de treize ans. Ce frère en avait environ vingt-six et il aimait tendrement sa sœur. Ils demeuraient ensemble. Le frère, par une générosité digne d’un excellent cœur, mettait sa sœur de part égale dans les profits du commerce, et Gabrielle de son côté, s’occupait avec zèle, malgré sa jeunesse, de l’intérieur du ménage. Chacun remplissant ainsi le devoir qu’il s’était imposé, le frère et la sœur vivaient dans une intimité parfaite, qui les faisait admirer de tout le voisinage. Gabrielle, à seize ans, fut charmante : elle était grande, faite au tour, et possédait au plus haut degré toutes les grâces des femmes de son état. Jamais on ne voyait d’homme lui parler que son frère, et quand par hasard elle sortait pour aller à la promenade, c’était avec lui. Loncil, qui cherchait à se marier, entendit parler de la belle Gabrielle la bouchère, dont on vantait, dans un âge encore tendre, les grâces, la sagesse, les qualités, qui la rendaient comparable par le mérite à une femme de quarante ans. Le libertin fut ému de ce portrait…

p. 3007-3008

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 20

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome V. Nouvelles 104-134

Publié le 10 mai 2018

______________________________________________________ Vingt-quatrième nouvelle  

L’AMAZONE OU LA FILLE QUI VEUT FAIRE UN ENFANT

Dans une ville de province[1], où j’étais en 1759, allant à la promenade du Parc avec des amis, je remarquai une dame d’environ vingt-six ans, habillée en Amazone. Elle était charmante et tenait par la main une petite fille mise comme elle, dont les charmes naissants promettaient d’égaler ceux de sa mère. Je demandai qui elles étaient. Un jeune conseiller de notre société me répondit :
« Cette dame est un être singulier : elle n’est ni femme, ni fille ; ni sage, ni libertine ; ni estimable, ni à mépriser ; elle a toujours eu horreur du mariage, avec la plus grande envie d’être mère. Enfin c’est une espèce de monstre que l’on ne saurait définir, mais il paraît que la base de son caractère est une antipathie pour notre sexe qui va jusqu’à l’horreur. On prétend que si elle avait eu un garçon au lieu d’une fille, elle n’aurait pas voulu le voir, tandis qu’elle a fait son idole de cette enfant, qui lui a cependant coûté bien des peines et des chagrins ! » Je parus très curieux de savoir l’histoire de cette fille singulière, et voici comment le conseiller me la raconta.
               La demoiselle que vous voyez se nomme Julie-Omphale Massignon, elle est fille unique d’un riche négociant de cette ville, qu’il a fait très bien élever.
          Ses heureuses dispositions secondaient à merveille les soins qu’on prenait d’elle. Toutes ses inclinations étaient relevées, et c’était moins une jeune et charmante personne qu’un aimable garçon, vif, ardent, ayant tous les goûts du sexe opposé au sien. Ses parents en étaient enchantés et souvent son père et sa mère se plaisaient à la faire habiller en amazone. Elle a appris le latin et elle a fait toutes ses classes ; c’est une savante. Elle ne s’en est pas encore tenue là : elle sait faire des armes, monter à cheval ; elle manie également bien le fusil et c’est la plus habile chasseresse de tout le canton.
            À treize ans elle était formée et ses parents songeaient à la marier. Mais elle accueillit fort mal tous ceux qui se présentèrent. On attribua cette conduite à son extrême jeunesse, car vous savez qu’à cet âge, les filles se soucient très peu des hommes et qu’elles ont alors cette pruderie aimable qui plaît parce qu’elle est naturelle. On prit patience, et cependant on dit au parti préféré de ne point se décourager ; qu’on saurait bien déterminer Omphale, lorsqu’elle serait devenue plus raisonnable.
           Les choses restèrent dans cette position pendant trois ans. Omphale était devenue plus rassise, plus composée ; on la voyait rechercher la solitude et fuir tous les amusements de son âge. On attendit encore, et présumant qu’elle avait quelque goût secret qui la dominait, on voulut savoir s’il ne s’accorderait pas avec les vues qu’on avait pour elle. Mais avec toutes les attentions possibles, on ne découvrit rien. Cependant Omphale devenait tous les jours plus concentrée, mélancolique même, et sa santé parut souffrir de la situation de son esprit ou de son cœur. Ses parents en furent effrayés. Ils employèrent les caresses, les promesses les plus flatteuses pour exciter sa confiance : tout fut inutile. Mais comme je suis à présent plus instruit qu’ils ne l’étaient, je les vais laisser pour vous dire ce qui se passait chez leur fille…

p. 541-542

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 4

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome I. Nouvelles 1-27

Publié le 11 mai 2018

[1]Je crois que c’est Dijon (Joly). ______________________________________________________
Deux cent-soixante-septième nouvelle
XVII. Les Femmes des petits théâtres

LES ACTRICES DES VARIÉTÉS

Pour le genre des pièces, et pour le jeu, le spectacle dit des Variétés est sans contredit le premier des petits théâtres. Les acteurs et les actrices s’y respectent davantage et se préservent de l’avilissement. En général, les mœurs des actrices du Boulevard ressemblent assez à celles des filles des chœurs et des figurantes de l’Opéra. Elles ont ici, comme là, des mères commodes, dont elles changent à volonté, ou suivant leurs intérêts. Mais ces mœurs générales ont des exceptions, et l’on peut citer plus d’une actrice des petits théâtres qui se conduit avec décence. Comme la plupart des spectacles du Boulevard sont nouveaux, comparés aux grands théâtres, l’on n’indiquera pas les rôles des pièces, parce que le nom du rôle équivaudrait au nom propre.
On trouvera seulement ici, pour les Variéteuses, deux historiettes, présentées sous une enveloppe convenable.
I. Actrice variéteuse : La Fausse sœur
                    Un homme était un soir au spectacle à la Foire Saint-Germain. Une actrice vint à paraître. Il parut dans la plus grande surprise ! Il demanda son nom, et combien il y avait de temps qu’elle jouait sur ce théâtre. « Elle se nomme Sylvie (lui dit son voisin), et elle est ici depuis trois mois. » Il se tut, pour l’entendre et la voir jouer. La pièce finit. Durant l’entracte, le curieux dit à l’homme qu’il venait d’interroger : « Monsieur, croiriez-vous que cette fille a été ma prétendue, et que peu s’en est fallu qu’elle n’ait été ma femme. — Cela se peut, Monsieur. — Mais vous ne vous doutez pas comment ? — Je le saurai quand vous me l’aurez appris. — C’est ce que je vais faire. »
                  « J’étais un jour dans le coche de Melun, et j’allais voir un de mes parents, ancien employé qui s’est retiré dans cette petite ville avec la retraite que lui a fait son bureau. Je trouvai dans une cabane un homme d’environ trente ans, et deux jeunes personnes très aimables, dont l’une l’appelait son mari,  l’autre son frère. Je me liai de conversation avec l’homme d’abord ; ce qui me procura l’occasion de saluer les dames. Nous nous dîmes où nous allions. L’étranger, avec ses deux belles, se rendait à Sens ; on devait prendre des voitures par terre depuis Melun, parce qu’on ne voulait pas coucher dans un coche d’eau. La conversation s’anima. Je trouvai autant d’esprit que de mérite et de beauté à la sœur, et je lui fis ma cour. Nous déjeunâmes, et nous dînâmes tous quatre ensemble, de sorte qu’à la fin de la journée, c’est-à-dire à l’heure du débarquement, nous nous trouvâmes connaissances. Je menai ma compagnie chez mon parent, où nous soupâmes ; et comme il n’avait pas de lits, nous retournâmes tous quatre à l’auberge. L’étranger me dit qu’il partirait le lendemain dès le matin avec ses deux compagnes de voyage. À ce mot, je sentis un petit serrement de cœur. Je témoignai mes regrets de quitter une compagnie qui m’avait déjà trop plu. « Pourquoi la quitter sans espoir ? » me dit le frère de ma belle …

p. 6257-6258

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 42

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles 245-272

Publié le 12 mai 2018

______________________________________________________ Soixante-treizième nouvelle  

LA MAÎTRESSE EN ATTENDANT ET LA FILLE EN CAGE

On dit qu’un père honnête homme, et fort riche, qui ne voulait pas marier son fils trop jeune et qui cependant était persuadé que le célibat est, plus qu’on ne peut le croire, contraire aux bonnes mœurs, donna lui-même une maîtresse à ce fils qu’il voulait préserver du libertinage. Les raisonnements sur lesquels il s’appuyait sont que dans les temps anciens, où les seigneurs vivaient isolés dans leurs châteaux et où leurs fils s’occupaient de la chasse jusqu’à trente ans sans connaître d’autres plaisirs, il était possible de détourner leur attention des femmes. Mais que dans les villes, où on mène une vie molle, efféminée, où les jeunes gens se communiquent leurs travers, leurs passions, leurs lumières, on n’a que le choix du mal. Il faut opter, ou risquer de tout perdre… Je ne fixerai pas le degré de mérite de ce raisonnement. Je ne l’ai rapporté que pour exposer les raisons de la conduite extraordinaire de ce père honnête homme. Cette dernière qualité semble donner du poids à sa démarche, et ce n’est qu’en tremblant qu’on ose l’envisager par son côté défavorable aux bonnes mœurs.
M. de Carmanville (c’est le nom de ce père) avait un fils unique dont les dispositions heureuses lui promettaient une satisfaction solide. Mais le jeune homme avait des passions vives, et il était fils d’une mère qui avait donné quelques inquiétudes à son mari par ses galanteries, innocentes peut-être, mais du moins imprudentes. L’affreux libertinage avec ses suites effrayantes s’offrit alors à l’imagination de ce père. Il étudia son fils ; il lut dans son âme ; il suivit le développement de ses facultés, et lorsqu’il en fut temps, il voulut éviter que la nature sans guide ne l’égarât… Ne pouvant, ou croyant ne pouvoir conserver l’innocence entière, il se borna, dans ses craintes, à faire éviter le crime et l’abus des facultés… Il choisit une maîtresse à son fils…
               Mais quel rôle pour un père ! Et qu’il était difficile, dans les principes même de M. de Carmanville !... Il hésita longtemps s’il préviendrait son fils, ou s’il se contenterait d’instruire la fille et de la déterminer. Ces deux moyens répugnaient également à son honnêteté. Il était encore indécis, lorsque de nouvelles découvertes lui ayant fait croire le danger pressant, il se détermina enfin. L’intérêt de son fils l’emporta sur les autres considérations : ce fut la fille qu’il prévint.
            Il y avait dans un quartier de la capitale fort éloigné du sien une ouvrière en dentelles, d’environ vingt-cinq à vingt-six ans, de bonnes mœurs, isolée, ne tenant à personne. Elle était bien faite ; surtout elle avait des grâces, du goût, et même de la beauté. M. de Carmanville l’avait connue par une aventure où cette fille avait été impliquée. Quelqu’un la lui recommanda et comme elle se trouva parfaitement innocente, il ne l’avait pas oubliée depuis, se proposant de la servir dans l’occasion. Ce fut sur elle qu’il jeta les yeux. Il lui rendit visite et lui tint le discours que voici : « Ma chère Agathe, vous êtes une fille raisonnable, sensée, vertueuse. Je vais vous faire une proposition singulière… »

p. 1739-1740

   

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome III. Nouvelles 53-80

Publié le 13 mai 2018

______________________________________________________ Vingt-huitième nouvelle  

LA MAUVAISE MÈRE

 
I l y avait à Paris une de ces femmes dont l’âme est pétrie de malice, de cruauté, de hauteur, d’impatience, et de tous les vices qui n’ont pas leur source dans la sensibilité du cœur ou la délicatesse des organes. Ainsi elle n’eut jamais de faiblesse, et l’honneur de son mari fut en sûreté. Cette femme avait deux enfants, qui furent particulièrement les victimes de son méchant caractère. Mais son fils eut beaucoup moins à en souffrir que sa fille. Cette dernière était de la plus aimable figure. Cependant elle ne reçut jamais une caresse de la barbare qui l’avait portée dans son sein. Mais il semble que la nature se plaise à contrarier les idées des parents : la petite Suzanne Abrisson était douce, caressante, et ne cherchait qu’un objet qu’elle pût aimer, avec cette innocence aimable qui caractérise les premières années de la vie. Lorsqu’elle se vit repoussée par sa mère, loin de devenir impatiente et de laisser paraître la moindre aigreur, elle devint au contraire plus aimante et plus affable.
                    Serait-ce une incontestable vérité, que l’éducation dure forme l’homme beaucoup mieux que l’indulgence et la douceur ? Tout semble le prouver, et si l’on descend aux animaux, la même vérité s’offre aux yeux d’une manière encore plus palpable. Mais il faut observer que cette rigueur salutaire doit être tempérée dans l’instituteur par des intervalles de douceur sans faiblesse, qui donnent le temps aux habitudes que la rigueur a fait prendre de se consolider en faisant sentir à l’élève que le seul moyen d’éviter la peine et le malaise est de se plier, de se contraindre, de se commander à lui-même et à ses passions. Quels monstres en effet, dans la société, que les hommes et les femmes qui ont été enfants volontaires !...
                Tant que Suzanne fut dans l’enfance, elle n’essuya de la part de sa mère que des brutalités et quelques soufflets, sans les mériter ; une foule de punitions capricieuses se succédaient ; des humiliations déraisonnables mettaient la plupart du temps la petite en vraie mascarade. Mais la jeune Suzanne n’avait pas encore acquis cette sensibilité qui s’affecte en se repliant sur elle-même et qui rend la cause de la peine infligée plus douloureuse que le châtiment. Elle pleurait pendant la punition, mais elle riait l’instant d’après. Cet heureux temps ne dura que jusqu’à l’âge de douze ans. Plus tôt formée qu’une autre par une éducation si rude, elle sentit trop tôt. Heureuse si sa raison ne se fût développée qu’à trente ans ! Son corps fortifié en aurait mieux supporté les peines qui vont l’accabler…

p. 623-624

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 14 mai 2018

______________________________________________________ Quatrième nouvelle  

LA SOUBRETTE PAR AMOUR

 
À Paris vivait un auteur qui avait produit d’assez agréables ouvrages. Il avait surtout l’art de rendre ses personnages intéressants, et lorsqu’on avait commencé à le lire, il était difficile de le quitter. Ses admiratrices les plus décidées étaient les femmes, par la raison, je pense, qu’il les peignait toujours en beau et que lorsqu’il leur supposait quelque faiblesse, il avait soin d’arranger les choses de façon que la faute retombait sur un audacieux qui avait employé la ruse, la perfidie… que sais-je ? la violence, etc. J’ai ouï-dire que les femmes aiment beaucoup les hommes qui ont avec elles des torts si marqués qu’il ne reste rien à leur imputer à elles-mêmes. Ainsi elles devaient chérir l’auteur qui leur présentait toujours dans ses ouvrages des tableaux où elles étaient toutes à la fois vertueuses et enivrées des douceurs de la volupté.
                  Cet homme de lettres se nommait de la Phare, et l’on m’a dit qu’il était d’une fort agréable figure. J’ai cherché son nom dans La France Littéraire pour connaître ses ouvrages et les lire, mais je ne l’y ai pas trouvé. Peut-être est-ce un oubli, ou plutôt on me l’aura déguisé.
               Quoi qu’il en soit, les œuvres de M. de la Phare plurent singulièrement à une jeune et jolie veuve de la place des Victoires, d’environ seize ans (âge heureux où l’âme ne se repaît que de chimères couleur de roses !). Depuis six mois, elle était sortie du couvent pour épouser un septuagénaire ; il était mort au bout de quatre, et elle allait rentrer à son couvent à cause de sa jeunesse, lorsque le hasard voulut que sa femme de chambre laissât traîner deux productions de M. de la Phare ; des fadaises, m’a-t-on dit, mais pourtant attendrissantes. Si j’en savais les titres, j’en dirais mon avis au lecteur, car celui qui m’a raconté cette histoire est un cafard ; or ces gens-là traitent de fadaises tout ce qui ne cadre pas avec leurs idées bizarres. La jeune veuve, nommée Cloé, lut la plus fadaise des deux fadaises : elle en fut enchantée (et voilà comme, grâce à la différence de l’âge, des caractères et des goûts, tout passe). Son enthousiasme alla au point qu’elle n’eut de repos, ni jour ni nuit, qu’elle ne sût qui était l’auteur de l’ouvrage charmant où elle avait retrouvé son jeune cœur. Elle l’apprit enfin de celle qui lui en avait procuré la lecture. « Comment est-il ? — D’une fort aimable figure. — Je l’aurais juré. — Est-il jeune ? — Trente-cinq ans. — Est-il marié ? — Non. — Où demeure-t-il ? — Rue des Noyers. — Je voudrais seulement le voir. — Cela se peut. »
                Or voici comment la jeune Cloé vit de la Phare…

p. 137-138

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome I. Nouvelles 1-27

Publié le 15 mai 2018

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Dixième nouvelle [Extrait n°1]

LES VINGT ÉPOUSES DES VINGT ASSOCIÉS

NOUVEAU MOYEN DE BANNIR L’ENNUI DU MARIAGE

Paris ! Séjour tout à la fois de délices et d’horreur ! Tout à la fois gouffre immonde où s’engloutissent les générations entières et temple auguste de la sainte Humanité ! Paris, tu es l’asile de la raison, de la vraie philosophie, des mœurs, aussi bien que la patrie du goût et des arts ! Ô Paris ! tu réunis tous les extrêmes ! Mais le bien est dans ton enceinte encore plus facile à faire que le mal. Reçois mon hommage, ville immense ! Jadis les nations subjuguées de la rampante Asie élevèrent des temples et des autels à la ville de Rome. Paris ! tu les mérites mieux que cette destructrice superbe : elle enchaîna les peuples et tu les éclaires, tu les égaies, tu les pares… Qui croirait, à entendre réciter ton nom dans les climats glacés du Nord où seul il donne l’idée de la joie, qu’il y a dans ton sein des cafards, des misanthropes, des hypocrites, des superstitieux, des tyrans, des fanatiques, des préjugistes, qui pensent qu’il est des hommes plus qu’hommes et des hommes moins que les brutes ! Oh ! Qui le croirait !... Semblable au soleil, ô Paris, tu lances au dehors ta lumière et ta bienfaisante chaleur, tandis qu’au dedans tu es obscure et peuplée de vils animaux. Cependant, n’es-tu pas le divin séjour de la liberté ? N’est-ce pas dans ton enceinte, où moi, pauvre homme, je coudoie hardiment le duc et pair, où j’ose respirer le même air et goûter dans le temple des beaux-arts les mêmes plaisirs que la souveraine ? (Souveraine auguste ! Continue de consoler l’humanité ; tes plaisirs sont des bienfaits, ils augmentent, ils ennoblissent les nôtres ; goûte-les, ils ne font que des heureux. Ah ! respirer le même air que toi, c’est respirer le bonheur même !) Ainsi, ô Paris ! tu m’agrandis à mes yeux, tu me consoles, et l’homme, longtemps avili par les préjugés des sots, se retrouve chez toi dans son originelle dignité !... Qu’entends-je chez le vil provincial ? Non chez le gentilhâtre seulement, fier de ses vains titres, mais chez le bourgillon sorti d’hier de la fange où rampent encore ceux qu’il méprise ? Qu’entends-je ? Comment ? Ce n’est que la fille d’un cordonnier, et cela se donne des airs d’être propre, d’avoir une coiffure !... Ils vont, et je l’ai entendu, jusqu‘à dire : d’être jolie ! Infâmes, seuls êtres vils de la nature, que vous dégradez, apostats, et de votre religion, qui prêche l’égalité, et des lois de la nature, et du droit des gens, et des principes de la raison et du bon sens. Infâmes ! Cette fille n’est-elle pas fille d’un homme ? Est-elle fille d’un singe, d’un ours ou d’un chien ! Ô malheureux ! Elle viendra peut-être (et je la désire malgré les maux dont elle serait accompagnée, je la désire pour vous punir), elle viendra peut-être cette révolution terrible où l’homme utile sentira son importance et abusera de la connaissance qu’il en aura (et cette manière de penser serait plus naturelle qu’aucune de celles que la mode a mise en usage), où le laboureur dira au seigneur : Je te nourris, je suis plus que toi, riche, Grand inutile au monde, sois-moi soumis ou meurs de faim…, où le cordonnier rira au nez du petit-maître qui le priera de le chausser et le forcera de lui dire : Monseigneur le cordonnier, faites-moi des souliers, je vous en supplie, et je vous paierai bien.Non, va-nu-pieds, je ne travaille plus que pour celui qui peut me fournir du pain, des habits, de l’étoffe, du vin, etc. Malheureux provinciaux, vils automates, insensés préjugistes, qui flétrissez les gens utiles, qui les forcez de languir dans l’isolement et le mépris, que je vous hais ! Vous haïr ! C’est trop vous honorer ; non ; que je vous méprise ! que vous me faites de pitié !

p. 261-263

À quoi tendait ce panégyrique de Paris ? Suite demain

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome I. Nouvelles 1-27

Publié le 16 mai 2018

______________________________________________________ Dixième nouvelle [Extrait n°2]

LES VINGT ÉPOUSES DES VINGT ASSOCIÉS

NOUVEAU MOYEN DE BANNIR L’ENNUI DU MARIAGE

Dans une rue qui joint celle de Saint-Martin, demeurent plusieurs particuliers, de différents états utiles, dont voici l’énumération : un marchand drapier, un mercier, un clincailler, un coutelier, une marchande de modes, une maîtresse couturière, une marchande lingère, un marchand de vin, un boulanger, un boucher, un cordonnier, un tailleur, un chirurgien, un médecin, un procureur, un avocat, un huissier, un chapelier, un loueur de carrosses et un orfèvre bijoutier. En tout, vingt familles. Ces citoyens ont fait une salutaire confédération contre le malheur et la corruption : ils sont parvenus, par une institution sage, à se mettre au-dessus de tous les besoins de la vie, de tous les caprices du sort, en un mot, autant qu’il est possible, au-dessus des vicissitudes humaines.
  Le premier d’entre eux qui eut cette idée, ce fut l’orfèvre-bijoutier, jeune homme alors de vingt-huit ans, qui avait voyagé en Allemagne, où il avait vu la société des Hernheutes. Il recherchait en mariage une charmante personne, encore aujourd’hui une des plus jolies femmes de cette capitale, quoiqu’elle ait trois enfants, deux filles de 16 à 15 ans, et un garçon de 12 ans environ. Mais un obstacle s’opposait à l’union de ces deux amants : Germinot (c’est le jeune homme) n’était pas riche ; pour la demoiselle, c’était un assez bon parti, dans son état : elle était fille d’orfèvre et se nommait MlleDelorme. Les honnêtes parents de la fille et du garçon, voyant l’amour de leurs enfants, se consultèrent entre eux et le résultat de leur commune délibération, ce fut que Germinot n’était pas assez riche pour épouser MlleDelorme ; qu’il fallait qu’il s’attachât à une certaine veuve de trente-deux ans au plus, qui avait une fortune triple de celle de Pétronille Delorme, dont elle pouvait absolument disposer. Par le même senatus consulte, on décida que MlleDelorme épouserait le fils d’un riche libraire, qui la recherchait. Cet arrêt fut signifié aux amants le même jour, et comme ces parents ne voulaient point agir en despotes, ils en exposèrent les motifs. La plupart étaient pris dans le luxe actuel, qui rend une fortune nécessaire, lorsqu’on a une éducation et un état honnête. Ils représentèrent à Germinot combien il serait triste pour lui de voir un jour une épouse aimable et vertueuse dans la misère, et non seulement elle, mais des enfants, innocentes victimes de l’inconsidération de leur père, etc. Germinot demanda la permission de répondre ; ses parents la lui refusèrent, mais ceux de la demoiselle dirent qu’il le fallait entendre. Alors ce digne jeune homme, animé par l’amour et par le sentiment de ses propres forces, parla avec une fermeté mâle. Il réfuta tous les sophismes qu’on venait d’établir ; il dit que cela ne regardait que des maris lâches, sans énergie, sans industrie, sans courage ; que pour lui, il trouvait MlleDelorme trop riche encore, qu’il aurait voulu, avec son patrimoine, tout mince qu’il était, lui faire un sort et lui montrer, par sa conduite pleine de tendresse et de dignité, que l’homme est le soutien de la femme et qu’elle n’a pas besoin d’apporter son dîner lorsqu’elle s’associe à un homme vraiment homme. Et, lui présentant la main, il lui dit : «  Mademoiselle, je n’avance rien que je ne sois en état de tenir… »

p. 264-265

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome I. Nouvelles 1-27

Publié le 17 mai 2018

______________________________________________________ Deux cent-sixième nouvelle  

AUGUSTA OU LA FILLE QUI REFUSE SON AMANT POUR SON AMANT

Une jeune demoiselle de grande qualité était destinée, par deux familles, à un jeune seigneur d’égale condition : les parents du futur et ceux de la jeune personne désiraient également cette alliance, qui convenait parfaitement. La demoiselle était d’une figure charmante, de sorte que si on eût laissé aller les choses naturellement, et qu’on eût seulement procuré une entrevue, il serait vraisemblablement arrivé que le jeune homme aurait aimé Théophile Armande Joséphine*** D** de D**. Mais depuis longtemps, on répétait au jeune D* de F** qu’il devait épouser MlleD**de D** ; il la prit en haine par cette seule raison, et se figura qu’elle devait être laide, à proportion des motifs de convenance et d’intérêt qu’on ne cessait de lui faire valoir.
                     Plein de cette idée, il cherchait à faire lui-même un choix, qui fût si beau, si convenable, que ses parents ne pussent raisonnablement le condamner. Il se répandit dans toutes les sociétés ; il y vit des jeunes personnes charmantes : mais il fut assez maître de lui-même pour différer de s’attacher, jusqu’à ce qu’il eût trouvé celle qui, dans ses idées, surpasserait toutes les autres. Il eut ce bonheur.
                   Il avait fait confidence de sa répugnance à une grand-tante, abbesse de ***, qui l’aimait au point qu’elle approuvait tous ses goûts, et qu’elle l’admettait quelquefois dans le monastère : comme elle était fort riche, elle lui fournissait de l’argent pour toutes ses fantaisies, en un mot, elle le gâtait autant qu’il est possible à une vieille fille de gâter un neveu joli homme. Ce fut en allant chez cette tante qu’il aperçut un jour une jeune et belle personne. C’était une étrangère, fille d’un duc anglais, pair du royaume, mais catholique (disait-on), et par conséquent ne siégeant pas au parlement britannique ; ce seigneur la faisait élever dans un couvent, pour mieux lui inculquer la religion de la famille ; et comme il avait même l’intention de la faire religieuse, si elle y consentait, il avait recommandé à Mme de D***, la tante du jeune D* de ne lui laisser voir personne. Le D* de F**, qui entendait tenir ces discours chez sa tante, fut enchanté des grâces de la jeune lady, qu’on appelait simplement miss Augusta, par ordre de son père, et il sentit qu’il avait trouvé son vainqueur. C’était une belle blonde, grande, faite au tour, ayant des traits réguliers, unis à un air de douceur qui la rendait adorable ; elle avait surtout les plus beaux cheveux qui puissent orner la tête d’une femme ; épars, ils la couvraient tout entière, et rassemblés par l’art, ils lui formaient une coiffure, dont le volume et l’élégance avaient quelque chose de prodigieux. Cette jeune personne, quoique grande, avait le pied mignon, avantage si précieux aux yeux du jeune D* de F**, qu’il avait déclaré qu’il ne voudrait pas d’une princesse qui en manquerait. Il observa que cette belle personne était très considérée de sa tante, qui avait la complaisance de le quitter lorsqu’elle venait pour lui parler, et de se renfermer avec elle. Mais le cabinet où elles causaient était disposé de façon qu’il les y voyait et les entendait, sans en être aperçu. Il les observait d’un endroit commode. Enfin il fut découvert par sa tante, qui parut très étonnée ! Sans se déconcerter, il s’informa quelle était la fortune et la naissance de la demoiselle. Il apprit alors de la bouche de sa tante elle-même, que miss Augusta était la fille d’un duc anglais, qui avait de revenu cent mille livres sterling, ou deux millions quatre cent mille livres ; mais il ne pourrait jamais lui parler, que de l’aveu du duc son père. Le D** de D** ne fut pas arrêté par ces obstacles ; au contraire, il espéra faire valoir également la naissance et les grandes richesses de la belle anglaise auprès de son propre père ; tandis que d’un autre côté, il se promit d’employer les moyens les plus efficaces pour obtenir le consentement du duc anglais.
                     Telle était la situation des choses, lorsque M. le D** de**, père du D* de F**, lui annonça son mariage avec Mlle D** de D**…

                                                                                                                                               p. 5015-5016

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome VIII. Nouvelles 188-211

Publié le 18 mai 2018

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LES PROGRÈS DE LA VERTU

U n honnête homme, nommé des Glands, passant un jour par la rue d’Anjou, faubourg Saint-Honoré , rencontra une petite femme sèche et bossue qui conduisait par la main une jeune et jolie personne d’environ treize ans, parée avec goût, et d’une manière si voluptueuse qu’elle en était indécente. M. des Glands ne pouvait empêcher ses regards de suivre cette jeune enfant, lorsqu’il s’aperçut que la petite vieille, charmée de son attention, lui souriait à demi. L’honnête homme s’approcha. « Voilà une aimable créature ! — N’est-ce pas, Monsieur, qu’elle est charmante !... » Et la petite lui prit la main d’un air fort libre. « C’est votre fille, Madame ?... — Sans doute. — Eh ! Qu’espérez-vous en faire ?... — Le bonheur d’un honnête homme. — Elle est bien jeune !... — C’est l’innocence même !... »

                M. des Glands bouillait d’indignation. Mais dans l’intention où il était de sauver cette jeune infortunée, il résolut de dissimuler. « Avez-vous quelqu’un en vue pour elle ? — Oui, nous venons de la Chaussée-d’Antin, mais le Monsieur est malade. — Quel sort fait-il à cette enfant ? — Oh !... sa fortune. — A-t-il déjà réalisé ses promesses ? — Non, nous y allons aujourd’hui pour terminer. Il n’a vu qu’une fois Psyché (c’est ainsi qu’elle s’appelle) ; encore n’a-t-il pu lui parler, à cause d’un ami qui l’était venu voir et dont il se cache beaucoup. Mais il en était enchanté. — Quel âge a-t-il ? — Oh ! C’est un vieux, vieux… — Si Mlle Psyché veut me préférer, je lui ferai les mêmes avantages que ce vieillard débauché. — De tout mon cœur, dit la petite, car il me répugne. — Vous allez bien vite, ma’m’selle ! reprit la vieille. — Voyez, faites-moi vos propositions, ajouta M. des Glands. — Je vous les ferai chez moi », répondit la vieille.

               On y alla sur le champ. C’était un petit logement fort pauvre, où M. des Glands trouva les anciens vêtements de Psyché. Il s’aperçut pourtant, non sans quelque surprise, qu’ils avaient été assez beaux et qu’ils indiquaient une condition au-dessus de celle de la vieille. Son intention n’était pas de solder le vice. Il tâcha de découvrir la vérité, bien résolu de faire une petite pension à cette femme, si elle était la mère de Psyché, ou de la faire punir, si elle n’était qu’une infâme séductrice et une ravisseuse. Mais il ne put obtenir tout d’un coup ces éclaircissements. Il fallut entendre la vieille faire l’énumération des belles choses que devait donner le vieux financier. « Je puis vous procurer tout cela, Madame, mais je veux être sûr de la conduite de Psyché. Pour cela, je la veux loger chez moi… (Cet arrangement fit faire une petite grimace à la vieille.) Quant à vous, je vous laisse maîtresse de l’accompagner ou de rester ici ; dans les deux cas, je vous assure une pension viagère. Voyez. (Ceci lui plut). — Vous êtes donc bien jaloux ! dit la petite. — Non, ma fille, mais je veux pouvoir me répondre qu’il ne vous arrive rien. »

            La vieille, malgré l’offre de la pension, était fort indécise ! M. des Glands crut devoir aider à la déterminer par un peu de crainte. Sans affectation, il parla de son crédit, des connaissances puissantes qu’il avait, des magistrats, des ministres…

p. 1295-1296

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome III, Nouvelles 53-80

Publié le 19 mai 2019

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Cinquante-sixième nouvelle

LES PROGRÈS DU LIBERTINAGE

Principiis obsta, dit Ovide.

Opposez-vous au commencement du mal.

En suivant mon usage, de n’employer que des faits arrivés, cette nouvelle ne sera peut-être pas aussi saillante qu’elle aurait pu l’être : les gradations du vrai ne sont pas, le plus souvent, nuées avec la même exactitude que celles du vraisemblable. Mais l’honorable lecteur aura ici un autre avantage : il sentira que souvent il ne faut pas se reposer sur ces gradations et que dans la réalité, les circonstances font que très souvent le sujet qui se perd passe du premier pas au fond de l’abîme. Il n’en sera cependant pas tout à fait ainsi de l’héroïne de cette historiette : elle ne se perd que peu à peu. Mais je suis obligé de convenir qu’elle ne remplit pas mon but comme je le voulais. Je m’étais proposé de tracer un tableau également utile aux parents et aux jeunes personnes, en éclairant les premiers sur les ruses des petites-filles ; en prévenant les secondes sur les pièges que leur tendent les libertins et sur la manière insultante et cruelle dont ils les traitent lorsqu’ils sont parvenus à les subjuguer. Tous ces points ne se trouvent pas également remplis dans cette nouvelle. J’aurais pu y suppléer d’imagination, mais en ce cas, il aurait été plus court d’imaginer toute simplement une histoire, ce qui est absolument contre mon but. Ce préambule est long, mais il était nécessaire pour prévenir la critique des mal intentionnés, et ne pas mettre contre l’auteur ceux mêmes qui lui veulent du bien.

                Il y avait à Paris, dans une des deux rues du Plâtre (je ne sais laquelle), une très jolie personne, pleine de mérite et de talents, qui sera l’héroïne de quelqu’une des nouvelles futures, nommée Mlle Élise Reidid. Cette jeune personne avait essuyé des malheurs trop réels, et se voyait réduite, après les plus hautes espérances, à rester fille ou à prendre un parti très ordinaire. Elle crut que l’honnêteté l’engageait à la seconde alternative, et qu’une fille vertueuse ne devait pas laisser libre et vierge la maîtresse d’un ancien amant qui venait de prendre une autre femme. L’homme dont Élise accueillit les vues avait une jeune nièce, d’environ quatorze ans, de la plus voluptueuse figure, nommée Fanchonnette Geti, qu’il proposa pour compagne et pour élève à sa future, dans la vue de cimenter leur liaison. Élise accepta. Fanchonnette vint demeurer avec la prétendue de son oncle, et en peu de jours elles furent liées de la plus tendre amitié. Cette intimité dura deux ans, c’est-à-dire tant que la petite Fanchonnette, au nez retroussé, à la bouche riante, au regard un peu trop assuré, fut encore une enfant.

                Élise avait l’imprudence de recevoir encore quelques amis de l’homme dont elle avait compté si longtemps être l’épouse…

p. 1323-1324

Suite pages suivantes ou Gallica, vol. 9

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome III, Nouvelles 53-80

Publié le 20 mai 2018

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