Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent soixante et onzième nouvelle

 

LES FEMMES QUI FONT LA FORTUNE DE LEURS MARIS

La Belle Faïencière

La Belle Cordière

La Belle Tourneuse

La Jolie Rempailleuse

Je passais un jour par la rue Galande (me dit un chercheur d’anecdotes). Je m’étais arrêté vis-à-vis de la rue du Fouarre, à regarder dans une allée pour voir si une jeune fille très jolie, qui rempaillait des chaises avec sa mère, y était encore, et ne l’y voyant plus, je cherchais quelqu’un qui m’instruisît, lorsque jetant les yeux dans le café voisin, j’y aperçus une fort jolie femme qui paraissait deviner l’objet de ma curiosité. J’entrai chez Mme Marie ; je demandai à déjeuner et je m’informai de la jolie rempailleuse. « Elle est mariée, Monsieur (me répondit l’aimable limonadière). — Elle a sans doute trouvé un parti qui lui a fait sa fortune ? Car elle le méritait ! — Point du tout ! C’est elle qui a fait la fortune de son mari, de la manière la plus noble et la plus généreuse. — Voilà qui me surprend ! elle était pauvre, et elle a fait la fortune de son mari ?… Oserais-je vous prier, belle dame, de me raconter cette aventure ? — De tout mon cœur, Monsieur. — Je vous demande pardon (repris-je) de vous donner cette peine. Mais outre que je m’intéressais à cette jolie personne, comme vous avez dû le remarquer, ce que vous venez de me dire pique ma curiosité. — Si vous vous y intéressez, vous allez être satisfait, car j’ai été sa voisine depuis son mariage, et je suis encore son amie. — Les jolies femmes se recherchent (dit un homme qui lisait le Journal de Paris). — Pour avoir le plaisir d’entendre Madame, dit un autre, je laisserai là le Courrier de l’Europe. – Et moi, le Mercure. — Et moi, les Petites affiches.— Et moi, le Courrier d’Avignon. — Et moi, la Gazette d’Utrecht. — Et moi, le Journal des Beaux-Arts.— Et moi, celui de Monsieur. — Et moi, L’Esprit des Journaux. — Et moi, L’Année littéraire. — Vous aurez doublement raison ! (dit un vieux médecin), toutes ces misères, pleines de mensonges, de vanteries et de bassesses, ne valent pas la peine d’être lues ; elles nous volent un temps utile. » Tout le monde entoura la jolie narratrice, qui commença en ces termes :

La Belle Faïencière

« Un homme partit fort jeune pour l’Amérique, y fit fortune, et laissa des biens si considérables qu’ils ont enrichi quatre familles. C’était le fils d’un faïencier. Il avait quatre sœurs : l’une eut la boutique, l’autre épousa un cordier, la troisième un tourneur, et la quatrième un commis de barrière. Ce dernier était un libertin qui mangea tout et qui mourut de bonne heure. Il laissa une femme enceinte et à la mendicité, qui accoucha d’une fille qui est la jolie rempailleuse que vous avez vue…

p. 3945-3946

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 26

 

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 2 juin 2018