Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent quarante-neuvième nouvelle

LES ONZE MARCHANDES OU LES AMAZONES MODERNES

LA BELLE TAPISSIÈRE – LA BELLE BOUTONNIÈRE – L’AIMABLE GAZIÈRE – LA BELLE ÉPINGLIÈRE – LA BELLE CLINQUAILLIÈRE – LA BELLE MIROITIÈRE – LA BELLE BRASSEUSE – LA BELLE MOUSSELINIÈRE – LA BELLE LUTHIÈRE – LA BELLE GANTIÈRE – LA BELLE PATENÔTRIÈRE – LA JOLIE FILLE TAPISSIÈRE

 

Il est des êtres destinés au malheur, à l’opprobre, à l’infamie. Mais ce n’est ni la nature, ni le sort qui les y ont destinés : toute leur infortune vient d’une mauvaise connaissance, comme on le verra par l’histoire de Rose la fille tapissière, qui fait un rôle dans les deux nouvelles suivantes.

*

                Une jeune fille de province, qui était venue à Paris pour travailler chez les tapissiers, fut proposée à l’un des plus fameux, qui demeurait aux environs de la rue Serpente. Ce tapissier avait pour femme une belle brune, vulgairement nommée la belle tapissière, qui prit en amitié la jolie Rose, brune comme elle, mais d’un autre genre de beauté. Rose devint la favorite de Mme Nigrand, qui lui avança une petie somme afin de la mettre décemment. Une jolie robe de taffetas des Indes, un bonnet galant, une chaussure propre, rendirent, le premier dimanche qu’elle eut cette parure, la jeune Rose charmante comme la fleur dont elle portait le nom. Sa bourgeoise la vit avec complaisance ; elle lui fit mille caresses, et la mit d’une partie qu’elle faisait au Bois de Boulogne avec quatre autres femmes du quartier : une drapière, une maîtresse gazière, une marchande épinglière et une clinquaillère. On partit sur les dix heures du matin ; on prit deux fiacres, et l’on alla descendre dans un endroit connu des dames. Toutes ces femmes étaient charmantes. Mais il était assez singulier de voir six jolies femmes faire une partie sans aucun homme. Arrivées dans la maison, elles s’amusèrent à badiner entre elles, à faire les folles, observant néanmoins de ne pas trop déranger leur parure et de lui donner seulement un petit air chiffonné qui avait quelque chose de très provoquant. Au bout d’une heure environ, les cinq dames (car il ne faut pas compter Rose), dont une était toujours aux aguets, s’écrièrent toutes ensemble : « Les voici ! » Rose, curieuse comme il convenait de l’être en cette occasion, courut à la fenêtre et vit six beaux jeunes cavaliers, dont le plus âgé ne paraissait pas vingt ans, qui descendaient de cheval et qui laissaient leurs montures entre les mains d’un valet. Les cinq dames battirent des mains pour faire voir qu’elles étaient arrivées. Les six cavaliers accoururent et tout en entrant, ils se jetèrent au cou des dames, qu’ils embrassèrent chacune cinq à six fois, d’une manière fort libre. Rose en fut surprise, surtout en voyant sa bourgeoise se laisser cajoler, et cajoler elle-même le plus joli des cavaliers. La belle tapissière s’en aperçut. Elle se mit à rire, et s’approchant de l’oreille de Rose : « Tu me parais toute rêveuse, lui dit-elle parce que je me laisse cajoler ! Je ne veux pas te donner mauvaise opinion de moi : ces cavaliers sont des femmes…

p. 3467-3468

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 23

 

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 10 juin 2018