Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Quatre-vingt-treizième nouvelle

LA FILLE À LA MODE

 

Nous sommes revenus aux  beaux siècles de la Grèce, ou des courtisanes célèbres accumulaient des richesses immenses et recevaient chez elles tout ce qu’il y avait d’illustre. Malheureusement ces mœurs annonçaient la décadence, et l’âge des Laïs, des Phrynés, des Aspasies, qui suivit l’époque brillante de la nation la plus spirituelle de l’univers, précéda celle de l’esclavage, et peut-être l’amena. Cependant, nous ne sommes pas encore retombés dans l’avilissement des crapuleux Romains ; nous ne voyons pas encore nos courtisanes célèbres aller dans les obscurs réduits des Quartilla modernes, mentir l’annonce d’une nouvelle Tharsia, pour se faire rechercher. Fameuses Marion, célèbres de l’Enclos, jolies d’Emblemont, agréables du-Té, etc., etc., on vous historie, on vous chansonne, on vous peint, on vous grave, et vos portraits se pavanent impudemment à côté de tout ce que la naissance, les exploits ou les talents rendent cher à la patrie. Je ne le trouve pas mauvais, célèbres courtisanes ! Si ma nation veut s’avilir, si elle manque à la décence, c’est qu’apparemment elle a ses raisons. Je n’ai pas la présomption de prétendre mieux voir et mieux penser que tous mes concitoyens. Peut-être de nouvelles lumières, une nouvelle philosophie leur ont-elles appris que les mœurs sont un problème et qu’il est indifférent qu’on aille à la célébrité par la vertu ou par les plaisirs. Laissons consacrer à la vieille et radoteuse Antiquité le tableau d’Hercule dans la bivoie ; le choix du héros ne fut-il pas démenti par sa conduite ? Les Omphales, les Déjanires, les Créüses, et tant d’autres en sont les preuves non suspectes. D’ailleurs nous imitons les Anciens : si Laïs et Phryné eurent des statues, la du-T peut bien avoir un médaillon. Ninon n’eut-elle pas des amis, et même des amies, dans ce qu’il y a de plus illustres ? Eh ! Qu’était Ninon ? Une Laïs. J’ai connu, lorsque j’étais encore jeune, un vieillard qui, lisant un de mes premiers essais où Ninon était peu respectueusement traitée, m’obligea de changer son nom et de mettre en place celui de Marion de Lorme, sous prétexte que Ninon était encore vénérée, disait-il, de tout ce qu’il y avait d’honnêtes gens.

*

                   À Faltzbourg, en Alsace, naquit il y a vingt ans environ, une petite fille charmante, d’un garde-magasin, normand d’origine, et d’une femme de charge issue d’un Gascon. Son premier  mouvement fut un sourire, et au lieu que les autres enfants poussent d’abord un cri, celle-ci n’exprima que les signes du plaisir : tout le monde en fut enchanté. Une vieille Allemande qui se trouvait là, et dont l’air, l’accoutrement et le langage sentaient la sorcière, fit la fonction de fée, et s’approchant de la nouvelle née, elle dit en son baragouin ce que je vais traduire…

p. 2189-2190

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IV. Nouvelles 81-103

Publié le 9 juin 2018