Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Deux cent quinzième nouvelle

LA CONSEILLÈRE OU LA FEMME DÉVOTE

Entre deux choses que l’éditeur de ces nouvelles désapprouve également dans les femmes, la science ou la philosophie, et la dévotion affectée, il laisse au sage lecteur à se déterminer lui-même par les faits. On vient de lire la nouvelle intitulée, La Présidente ou la femme philosophe ; on va lire La Conseillère ou la femme dévote. On se décidera, en comparant la conduite des deux héroïnes. 

*

                Une jeune dame, brune, d’une figure aigre-douce, mise avec goût, avec élégance même, ne manquait jamais la messe à Saint-Séverin. Elle y fut remarquée par un homme qui paraissait du commun. Elle avait le genre de beauté qui plaisait davantage à cet homme, la manière de se mettre qui parlait à ses yeux, et surtout un goût dans sa coiffure qui lui donnait un air de jeunesse presque enfantine. Mais ce qui réveillait mieux encore un certain sentiment de volupté, c’était sa chaussure à talons élevés et minces, malgré la mode ; elle portait la fantaisie de ce côté-là jusqu’à l’extrême ; peut-être parce qu’elle était d’une petite taille, mais à peine s’en apercevait-on, tant elle était bien proportionnée. Il paraît que ce goût était de famille, car une dame âgée, d’une figure qui annonçait qu’elle avait été très belle femme, et qui paraissait la mère de la jeune, avait le même goût des chaussures hautes. En effet, elles donnent à toutes les femmes l’air plus noble, et mettent tant de différence entre la même personne, que d’une petite chiffon, elles font une déesse (quoi qu’en aient dit et le Journal de Paris, et l’Ésope desVariétés, et toutes les femmes-hommes de la capitale).
                   Mme de Lépine était femme d’un conseiller, homme de mérite, qui l’aimait tendrement. Mais elle avait été élevée par des mystiques, par des femmes qui croyaient aux révélations, à l’envoi des anges, même sous une figure visible, pour les guider. Elles les voyaient même, ou croyaient les voir souvent dans des hommes, qui n’étaient rien moins que des anges, mais qui profitaient de leur bonne foi pour s’en faire considérer. Lorsqu’on maria Mlle Euphémie de Richebourg, ce fut malgré elle. Ses parents furent obligés d’employer leur autorité. Son futur, homme d’esprit, et encore aimable, ne fut pas effrayé de ces préjugés ; il espéra d’en triompher aisément, et il les préférait à la coquetterie, devenue si commune aujourd’hui (on verra s’il se trompait). Il n’obtint le consentement de sa jolie future qu’en lui promettant de garder le célibat dans le mariage tant qu’elle voudrait.
                Une fois mariée, Euphémie tint ferme à ses principes. Elle cultiva la dévotion, sans en être plus douce, plus indulgente, plus humaine. Au contraire, l’orgueil, l’impétuosité, l’impatience hautaine, éclataient dans toutes ses actions. Une femme de ce caractère et de ce rang dans la société dut être fort surprise de voir attaché sur ses pas, pendant une automne entière, une espèce de malotru qui ne manquait jamais l’heure où elle allait à la messe ; qui se tenait derrière un pilier ; qui avait presque toujours les yeux sur elle, et qui la suivait d’un peu loin en sortant, jusqu’à ce qu’elle fût rentrée. Sa surprise et son indignation furent d’autant plus grandes que l’homme paraissait ne rien avoir qui rendît le vice assez aimable pour faire excuser le péché. Elle voulut savoir ce qu’il était, et n’y réussit pas. Enfin, elle se plaignit à son mari en ces termes :
                 « En vérité, Monsieur, la licence et la corruption sont portées bien loin dans ce siècle ! Tous les états sont corrompus ; les plus bas ont les vices des plus élevés, et si l’on n’y met ordre, les crocheteurs et les Savoyards arrêteront, insulteront, feront violence aux femmes chrétiennes à la porte des temples ; car la piété paraît plutôt encourager que réprimer l’insolence des impudiques. Croiriez-vous, Monsieur, que moi, votre femme, et une femme aussi… modeste, je puis le dire, est convoîtée par un homme du très commun, très malpropre, qui n’est plus jeune, et que le vice devrait, ce me semble, avoir quitté ? Cet homme, ce misérable, est tous les jours sur mes pas, et j’entendis hier, qu’il me suivait de près, ces propres paroles : Qu’elle est adorable ! (C’est un blasphème, comme vous voyez ; il n’y a d’adorable que Dieu). J’avais envie de lui faire donner une volée de coups de bâton par mon domestique, mais cela aurait pu causer du scandale. Je vous prie donc, Monsieur, de porter mes plaintes au magistrat de la police, pour qu’on mette des espions après cet homme, qu’on le prenne et qu’on le renferme…

p. 5183-5185

 

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 42

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 25 août 2018