Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Deux cent quatorzième nouvelle V. Les Femmes de robe VI. Les Femmes de judicature

LA PRÉSIDENTE OU LA FEMME PHILOSOPHE

L’ordre suivi dans ces volumes est plus souvent celui des convenances que de l’importance dans la société.  Les premiers magistrats vont de pair avec les ducs, et les seconds, avec les autres nobles titrés. Mais pour ne pas confondre les occupations, tel état distingué va se trouver au cinquième volume, au lieu d’être au premier ou au second ; et tel autre état, qui l’est moins, comme les femmes de garnison, la provinciale, l’orpheline de mère, les sœurs-maîtresses, etc. sont placées au second, au troisième et au quatrième. Par la même raison, les femmes de judicature, celles de pratique, jusqu’à l’huissière, sont à la suite des femmes de robe par une certaine relation, et parce qu’il a fallu réunir les états analogues. Certainement, une femme de fermier général a plus d’importance qu’une procureuse, ou qu’une huissière ; mais on se prêtera facilement à une manière de classer devenue nécessaire pour éviter la confusion.

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                Ferdinande Silvie D.-L.-B. accomplissait vingt-quatre ans, quand elle fut recherchée en mariage par le président de Veltour, âgé de trente-deux ans, homme déjà grave malgré sa jeunesse, estimé dans sa compagnie, et qui annonçait dès lors un grand magistrat. Ferdinande était, depuis quatre ans ans qu’elle avait perdu sa mère, à la tête de  la maison de son père, aussi président, mais dans une autre cour. Elle avait de l’esprit, beaucoup de lecture dans deux genres opposés, la dévotion et la philosophie. Elle avait fait celles de la première espèce du vivant de sa mère, dévote zélée ; celles de la seconde étaient de son choix, depuis qu’elle se trouvait libre. Il en résulta que ces deux choix réunis, la philosophie et la religion, lui donnèrent une morale très sévère. Elle les appuyait l’une par l’autre et comme elle était belle, d’une taille avantageuse, d’une figure noble, son air inspirait le respect et la faisait aimer sans le secours des paroles.
                     Lorsqu’elle fut mariée, et absolument sa maîtresse, suivant l’usage de France et presque de toute l’Europe, elle ne se contenta pas de lire les ouvrages scientifiques, elle voulut en connaître les auteurs. Elle obtint, ou elle exigea de son mari, qu’il invitât à dîner les philosophes les plus célèbres, deux jours de la semaine, le mardi et le samedi. On faisait à table de belles dissertations ; ensuite, lorsque le président était sorti, ou dans son cabinet, la présidente se faisait initier dans la plus haute philosophie. L’un lui donnait des leçons de physique ; l’autre de chimie ; celui-là lui faisait connaître les astres et lui expliquait le système planétaire ; celui-ci la faisait pénétrer dans les corps par l’anatomie. Un habile géomètre, le compas à la main, lui donnait la mesure de toute la terre ; un mathématicien célèbre la familiarisait avec l’algèbre, es lois de la mécanique, de l’hydraulique, de la statique, de la dynamique. un économiste lui expliquait la nouvelle charrue, les fours à poulets, la greffe des arbres, la circulation de la sève. Enfin, un dernier lui formait un cabinet de minéraux, d’oiseaux rares, d’animaux étrangers et de papillons. C’était dans ces occupations innocentes que la présidente passait ses journées. Elles lui donnèrent beaucoup d’orgueil ; elle s’admirait comme douée d’une pénétration fort au-dessus de celle dont ses maîtres étaient doués, parce qu’après qu’ils lui avaient mis le doigt et l’œil sur un objet, elle le voyait enfin avec ses yeux. Ils avaient la bassesse de protester qu’ils ne s’en doutaient pas et que leur écolière était faite pour les éclairer. En sortant, ils la remerciaient des lumières qu’elle leur avait données, des heureuses découvertes qu’elle avait faites, ou fait faire. Et voilà comme on perd les femmes !…
                    La présidente, remplie de son mérite, orgueilleuse, insolente même à l’égard de son mari, ne regardait qu’en pitié le reste du genre humain…

p. 5167-5168

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 24 août 2018