Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Deux cent vingt-quatrième nouvelle  

LA BELLE NOTAIRE OU L’AMOUR MORAL

M. le comte de Buffon dit de l’amour, qu’il n’y a que le physique de bon, et que le moral n’en vaut rien. Je ne contredis jamais les grands hommes (J.-J. R. excepté) ; j’honore tous les chefs de notre littérature, comme un bon soldat respecte ses officiers ; et je frémis quelquefois contre un S***, un C**, un F**, un R**, contre ces pygmées, ces atomes qui osent blasphémer leurs maîtres. Mais en ne prenant moi-même aucun parti, je vais peut-être dans cette nouvelle, unie à la précédente, mettre l’honorable lecteur à la portée de décider la question par les faits. 

*

 
          Un jeune homme, originaire de province, était venu à Paris avec trois choses, aussi rares que précieuses : de bonnes mœurs, un excellent caractère, et une grande ardeur pour le travail. Le jeune Richome était d’une agréable figure ; il avait plu au notaire chez lequel il était entré en qualité de saute-ruisseau. Son zèle, sa politesse, sa prévenance, non celle à la manière des Gascons et des Auvergnats, qui est presque toujours fatigante, parce qu’elle paraît toujours intéressée, lui avaient concilié la bienveillance, ensuite l’estime, puis l’amitié, enfin des sentiments vraiment paternels de la part du vieillard. La nièce du notaire avait six ans, lorsque Richome, âgé de seize ans, était entré chez l’oncle. C’était une charmante enfant, orpheline, fille d’une sœur chérie de M.  G**, assez riche par elle-même, et de plus héritière de son oncle. Mais Richome ignorait ces dernières particularités. Dès les premiers temps de son séjour chez le notaire, il avait marqué de l’empressement à la petite Sinforose Lepée ; il jouait avec elle, il l’amusait, courait au-devant de tout ce qui pouvait lui faire plaisir et lui montrait à lire, à écrire, avec une douceur, une amitié qui lui gagnait le cœur de l’aimable enfant. Elle réussissait avec lui d’une manière si rapide que l’oncle ayant parlé de donner des maîtres à sa nièce, elle prit un livre et vint lire parfaitement. Ensuite elle lui écrivit cette lettre (elle avait alors environ huit ans) :
                  Cher oncle-papa,
                  Je sais lire, comme vous venez de l’entendre ; et vous voyez que je sais écrire assez passablement, surtout pour l’orthographe. C’est Richome qui m’a montré à ses heures de récréation et le soir, ma bonne l’ayant bien voulu. Je vous prie de l’en aimer encore mieux ; car je sais que vous l’aimez déjà bien. Pour moi, je l’aime beaucoup aussi, et vous, mon cher oncle-papa, par dessus tout.
                  Je suis votre très obéissante nièce et fille,

Sinforose Lepée

              L’écriture de cette lettre était fort bien, quoiqu’un peu grosse, et l’oncle en fut très content. Il fit un présent à Richome qui valait vingt-cinq louis et lui témoigna beaucoup d’amitié. Il voulut cependant voir de ses yeux, sans que sa nièce ni son clerc s’en doutassent, comment ces deux enfants se conduisaient, et il eut tout lieu d’être tranquille : Richome ne donnait que des leçons de sagesse, de retenue, de modestie ; il parlait à Sinforose avec un respect aussi grand que si elle eût eu vingt ans ; il lui peignait quelquefois les bontés de son oncle de la manière la plus attendrissante. le bon notaire en fut touché aux larmes, et dès ce moment, il se promit que si Richome persévérait, il ferait beaucoup pour lui.
               En effet, il le fit monter en grade, et à l’âge de vingt ans, le saute-ruisseau se trouva maître clerc.  Ce fut alors qu’il eut une relation immédiate avec son protecteur. Il y gagna, puisqu’en le connaissant parfaitement, le vieux notaire lui donna toute sa confiance. Les choses continuèrent ainsi jusqu’à ce que Richome eût vingt-cinq ans…

p. 5381-5382

 

Suite… pages suivantes ou Gallica, vol. 42

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 23 août 2018