Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Deux cent vingt-troisième nouvelle  

LA BELLE COMMISSAIRE OU L’AMOUR PHYSIQUE

Dans notre siècle, et depuis une longue suite d’années, il règne une opinion qui mériterait bien la discussion des philosophes ! Être un libertin, avoir de mauvaises mœurs, c’est dire des paroles sales, se livrer à l’amour physique, rechercher les occasions de le faire partager, en parler, écrire sur cette matière, en tracer des tableaux excitatifs. Les Anciens n’avaient pas tout à fait la même idée : ils agissaient, ils parlaient, ils écrivaient librement. À cette occasion, je fais une question aux philosophes : « D’où vient l’idée dominante aujourd’hui ? Est-elle fondée ? Ne contribue-t-elle pas, en donnant le charme de la défense, et même de l’horreur, aux jeunes gens indisciplinés, à les faire tomber dans des excès auxquels ils ne se livreraient pas ? Ne serait-il pas utile de suivre aujourd’hui, comme du temps de Térence, la maxime établie par ce vers des Adelphes, et mise sur la scène romaine dans la bouche de l’homme de bien : Non est flagitium, mihi crede, adolescentulum scortari ? (act. I, sc. 1)[1]
                        On pourrait dire quelque chose de très utile au public pour ou contre ces importantes questions. 

*

                Une belle brune, d’environ vingt-six ans, d’un tempérament vigoureux, était malade dangereusement toutes les années. La situation où se trouvait annuellement Chioné-Julie Bonlo, était causée par des vapeurs, nommées hystériques par les médecins. On la croyait, et elle se croyait elle-même attaquée d’une espèce de maladie affreuse, et c’est ce qui l’avait empêchée de se marier. Un commissaire en devint éperdument amoureux, et la demanda. La mère de la demoiselle lui fit ses observations : l’amant, qui connaissait parfaitement Chioné, comme on va voir, savait la vraie cause de sa maladie. « Je vous réponds de guérir Mlle votre fille quand elle sera ma femme, dit-il à la mère. Ainsi la seule chose à faire est de la déterminer à me donner la main. » Mme Bonlo ne demandait pas mieux. Elle seconda le commissaire, et ils parvinrent à décider Chioné-Julie.
                Mais avant d’aller plus loin, il faut dire comment le commissaire avait autrefois connu sa future.
            Dans le temps qu’il était au collège, il avait un condisciple, dont il était fort aimé, qui s’appelait Chioné-Julien. Ils étaient toujours ensemble, en classe, aux jeux de la cour du collège, à la promenade. Une nuit, il arriva que le voisin à gauche du lit de Chioné-Julien fut subitement attaqué d’une maladie contagieuse : le maître de quartier jugea convenable de mettre un peu d’intervalle entre le malade et ceux qui se portaient bien. Chioné-Julien sortit de son lit et se mit dans celui du jeune Aumaire, son voisin et son ami. Comme ils n’étaient pas accoutumés à coucher deux, ils dormirent peu et se caressèrent beaucoup. Chioné-Julien embrassait Aumaire, qui le lui rendait par reconnaissance. Le dernier avait alors seize ans, et Chioné-Julien en paraissait quatorze quoiqu’il dît avoir le même âge que son camarade. Dans les mouvements qu’ils se donnaient, Aumaire s’aperçut que son condisciple était une fille…

p. 5363-5364

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 22 août 2018

 
[1][Note de Rétif]Laissons aux jeunes gens un peu courir les filles. Voilà le sens. [Trad. plus littérale : ce n’est pas une honte, crois-moi, qu’un tout jeune homme fréquente des courtisanes. Commentaire : « on évitera par là des abus révoltants, dangereux pour la pureté des mariages, et pour la santé des jeunes gens. C’est une gourme qu’il faut leur laisser jeter… Mais il faudrait alors exécuter le plan du Pornographe » — [Rétif renvoie souvent à son traité sur la prostitution, paru en 1769] [note de P. Testud]