Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Deux cent trente-septième nouvelle
XIII. Les Femmes de la médecine

LA FEMME DE MÉDECIN OU LE BAIN PARTICULIER

De toutes les qualités  extérieures qui peuvent rendre une femme aimable, la propreté est la première ; et tel est son pouvoir qu'elle rend désirable la laideur même. Mais il ne suffit pas de cette propreté extérieure, si commune dans les villes, qui recouvre quelquefois la négligence la plus repoussante. Je vais offrir, dans Mme de J**, femme d’un médecin très connu, distingué par ses lumières et par son expérience, un modèle que les femmes riches devraient imiter en tout et que celles qui sont moins fortunées pourraient suivre, quoique de loin.
                 Honorable lecteur, je n’écris pas une de ces nouvelles sans avoir en vue votre utilité, votre plaisir, votre bonheur. Si de nombreux détracteurs me calomnient, ma conscience ne me reprochant rien, je les laisse clabauder et je me couvre de mon patriotisme comme d’un voile propre à me préserver des blessures des moucherons, des cousins, et même des guêpes et des frelons. Je vous amasse péniblement le miel de l’amusement et de l’instruction, tandis que de vils célibataires, d’infâmes corrupteurs d’un sexe digne de votre tendresse, de votre estime, font contre moi de continuels et coupables efforts. Ils n’ont pas encore réussi, et je touche au terme de la carrière immense que j’ai parcourue, non pour faire des volumes, ô mon lecteur, mais afin de vous présenter tous les moyens d'être heureux par la femme, et à celle-ci de l'être par vous ; afin de mettre sous vos yeux tous les états de la société, en un mot pour faire un livre unique dans son genre. Si vous saviez, ô mon honorable lecteur, combien d’obstacles j’ai eu à surmonter ! Combien de dégoûts il m’a fallu dévorer ! Combien il a fallu que j’essuyasse d’embarras, de privations, celle du nécessaire même, pour parvenir à faire les avances de ces XII derniers volumes, vous en seriez effrayés ! Mais j’aurai presque tout surmonté, lorsque vous lirez cet épanchement de mon cœur ! J’aurai du moins entièrement achevé le plus difficile, la rédaction de toutes mes nouvelles, qui se montent à CCLXXII, quelques efforts que j’aie faits pour les réduire. Loin qu’en multipliant les nouvelles et les volumes j’aie contribué à mon profit, ou à celui de mes libraires, j’y ai mis obstacle en rendant le livre plus dispendieux. Ainsi, du côté de l’intérêt, j’ai perdu. Mais j’ai tout sacrifié, quoique pauvre, à l’idée de donner un cours entier des moyens à prendre et des écueils à éviter dans le mariage ; un ouvrage unique, sans exemple, et qui sera un monument du courage, de la constance d’un Français à suivre une vue aussi avantageuse à son siècle.

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                 Guyone-Fidelle Berryat, jeune pensionnaire au couvent des Bénédictines de la Ville d’A***, eut, à l’âge de seize ans, un dégoût qui pensa lui coûter la vie pour avoir vu un jardinier se moucher dans ses doigts. La maladie fut si sérieuse, par les bondissements de cœur continuels, qu’on fut obligé d’appeler le médecin. C’était un vieillard qui prenait du tabac : lorsqu’il entra, une goutte noire… Guyone fit un cri perçant à sa vue, et son mal redoubla. Il fut obligé de s’éloigner. Le vieux médecin, parfaitement instruit de la cause de la maladie, envoya chercher un bachelier, d’une très jolie figure, à laquelle se joignait une propreté recherchée, nommé de J**.  Le jeune homme accourut, et on le conduisit auprès de la jolie malade, qui tout d’un coup prit confiance en lui…

p. 5613-5615

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244
Publié le 21 août 2018