Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Cent quatre-vingt huitième nouvelle  

LES VEUVES CONTENTES/FÂCHÉES DE L’ÊTRE

1.LA  BELLE VINAIGRIÈRE – 2. ET LA CIRIÈRE – 3. JOLIE PEAUSSIÈRE-CORROYEUSE – 4. JOLIE DÉCOUPEUSE, ETC., ETC., ETC., LES AUTRES SONT ENCORE À NAÎTRE

 
Treize femmes, veuves toutes les treize, se trouvèrent un jour, pour leurs petites affaires, à l’hôtel du lieutenant-civil. Elles étaient jeunes, gaies, jolies, coquettes, à l’exception d’une seule, la plus jolie des treize. Celle-ci était modeste, silencieuse, et ses yeux rougis par les larmes annonçaient une véritable douleur. Les douze autres caquetaient, riaient, allaient et venaient, promenaient sur tout le monde leurs regards perçants.
              Ces veuves s’étaient trouvées là réunies par hasard. Aucune d’elles ne connaissait les autres. Elles étaient en deuil coquet, et à les voir, on eût dit qu’il y avait eu mortalité sur les maris parisiens. Elles furent surprises de se voir en si grand nombre, ce que manifesta leur sourire. Les douze enjouées ne tardèrent pas à se joindre, à se parler. « Madame est veuve ? — Oui, Madame. — Moi aussi. — Depuis quand ? — Il y a bientôt deux mois. » Un petit soupir. « Moi il y en a trois. — Moi, quatre. — Moi, six semaines. — Moi, je suis libre depuis six mois. — Moi, depuis cinq. — Et moi, depuis sept. — Moi, il y en a dix. — Et moi, neuf. — Et moi, je suis sur le point de quitter mon deuil. — Hélas, moi, je le porterai encore onze mois et demi ! — Vous êtes toute fraîche ! Mais vous êtes toute jeune, Madame ! — J’ai vingt ans, et j’étais mariée depuis six mois. J’avais épousé un vieux vinaigrier fort riche, qui a eu la bonté de mourir, car, en vérité, si ce n’avait été lui, ç’aurait été moi.
               — Telle que vous me voyez, Madame, je suis veuve d’un paussier-mégissier-corroyeur, qui n’avait que mon âge, et je n’ai que vingt-deux ans. Mais il était si bête et si laid que je ne pouvais le souffrir ! Encore trouvait-il mauvais qu’un aimable homme, très honnête, car il était riche, vînt me tenir compagnie pour me désennuyer ! Il est mort, grâces au ciel !
              — Je suis découpeuse en taffetas ; mon mari était cocher d’un jeune seigneur, et il est crevé de jalousie des politesses que me faisait mon maître.
              — Le mien était marchand de couleurs ; il s’est empaffé de vert-de-gris, parce qu’un de nos peintres les plus distingués me trouvait jolie, venait tous les jours chez nous acheter lui-même ce qui lui était nécessaire, et bien au-delà. Ma foi, je l’ai laissé mourir, le jaloux, puisqu’il en avait envie.
             — Un vieux riche amidonnier m’a épousée à l’âge de quatorze ans. Je n’ai jamais rien vu d’aussi rebutant que cet homme ; encore voulait-il que je fusse toujours à côté de lui. Un garçon épicier, qui me recherche à présent, venait fréquemment chez nous. Un jour, mon mari s’imagina qu’il me faisait la cour : il se leva, le poursuivit jusque sur l’escalier, et tomba si lourdement qu’il ne s’en est jamais bien relevé. Je ne l’ai pas pleuré, je vous assure !
             — Le mien, Mesdames, était un ivrogne. Notre tabagie valait mieux qu’un bon café ; on y vendait une tonne d’eau-de-vie en huit jours, et si on usait du bénéfice, c’est-à-dire que d’une, on en faisait deux, en n’achetant que de la bonne eau-de-vie double. C’était moi qui avais toute la peine, qui me levais à quatre heures du matin. J’étais fille de la maison ; j’avais épousé ce mauvais sujet à cause d’un accident qui m’était arrivé. Il est mort enfin ! Et j’ai un pesant fardeau d’ôté ! Je porte le deuil avec bien du plaisir !
           — Mon mari, à moi, était brûleur de galons. Ah ! Le vilain homme ! Toujours noir et sale comme un alchimiste, avare, bas, lâche, capable de toutes sortes d’infamies. Je l’ai vu mettre en terre sans regret… 

p. 4179-4181

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 9 août 2018