Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Quatre-vingt-quinzième nouvelle

LA FILLE À BIEN GARDER

OU AVIS AUX PARENTS QUI ONT DES FILLES PRÉCOCES

 

Un père honnête homme, chargé d’une famille nombreuse, se soutenait dans sa province à force de travail et d’économie. C’était un de ces pauvres gentilshommes de la Puisaie, qui n’ont pour tout bien qu’un fief moins étendu qu’une bonne ferme, et qui labourent eux-mêmes. Leur vieille épée rouillée attachée à la charrue en forme de curot, indique aux passants la qualité de son maître. M. de Bertro avait, entre autres enfants, une fille âgée de onze ans, d’une charmante figure ; c’était le portrait et l’idole de sa mère. Quant à M. de Bertro, il n’était pas si prévenu en faveur de sa Marie-Geneviève sa fille cadette : il s’était aperçu plus d’une fois qu’elle avait un grand penchant à la coquetterie et il l’avait tout récemment surprise à vouloir se donner un air de grande fille par… je n’ose presque le dire ; mais enfin puisque les femmes mettent aujourd’hui des hanches et une croupe postiche, pourquoi Cadette ne se serait-elle pas supposé de la gorge avant l’âge d’en avoir ? Outre ses grâces naturelles, cette jeune personne avait ce tour voluptueux qui réveille les désirs, tant par sa manière de s’arranger que par sa démarche, son air et le feu qui brillait dans ses yeux. Malgré sa jeunesse, tous les jeunes gens la recherchaient et c’était tous les jours des attaques nouvelles de la part des hommes faits qui venaient à la maison. La petite personne était discrète ; elle ne s’en plaignait jamais, ce qui était un encouragement pour les téméraires, quoiqu’elle se défendît alors, par cette pudeur naturelle à  son sexe.

                La mère de Cadette avait demeuré à Paris quelques années. Elle ne douta pas qu’une fille comme sa puînée, pétrie de grâces, et ayant quelque naissance, ne pût y trouver un établissement avantageux. Elle tâcha d’engager son mari à y placer Cadette chez une parente, car on n’était pas assez riche pour fournir aux frais d’une pension dans un couvent. M. de Bertro s’y opposa d’abord ; il sentait le danger du séjour de la capitale pour une fille de ce caractère et de cette figure. Mais enfin il se rendit, vaincu par les importunités de sa femme.

                   Cadette, alors âgée de treize ans, avait déjà souffert un échec à sa pudeur de la part d’un domestique de son père, qui dévoré d’un feu criminel pour sa jeune maîtresse, avait abusé de son innocence et de sa familiarité. Il avait ébranlé en elle le jeu des organes, sensation dangereuse qui perd tant de filles !… Ce fut après cette première et dangereuse atteinte que Cadette partit pour aller demeurer à Paris chez une tante, vieille fille, qui élevait de jeunes demoiselles dans la rue des Cinq-Diamants…

p. 2289-2290

 

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IV. Nouvelles 81-103

Publié le 7 juin 2018