Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent soixante-douzième nouvelle  

LES FEMMES QUI RUINENT LEURS MARIS

LA BELLE MARCHANDE DE BOIS—LA BELLE GRANDE CHARBONNIÈRE—LA JOLIE TUILIÈRE-ARDOISIÈRE— LA BELLE HÔTELIÈRE— LA JOLIE LAINIÈRE— LA BELLE BLATIÈRE— LA BELLE OISELIÈRE— LA BELLE INTENDANTE DE MAISON

   
Le luxe, l’incapacité, l’insubordination, la coquetterie, les caprices, l’entêtement, et souvent la méchanceté de certaines femmes les portent à causer elles-mêmes la ruine de leur maison. Entre cent exemples, j’en vais choisir huit ; non les plus extraordinaires, mais les plus communs de ceux qui arrivent dans cette capitale immense du plus beau royaume du monde. Le premier exemple sera d’une femme qui porta l’insubordination si loin qu’elle obligea un mari honnête et rangé à se jeter dans le jeu et le vin. Le second, d’une femme dépensière, magnifique en dentelles, en meubles, ostentatrice dans sa manière de traiter, lorsqu’elle avait du monde. La troisième sera d’une femme coquette à sentiment. Le quatrième, d’une coquette libertine. Le cinquième d’une incapable. Le sixième, d’une emportée. Le septième, d’une contrariante acariâtre. Le huitième, d’une femme vraiment de mauvaise vie, et l’ennemie de son mari. Ces huit caractères vont passer en revue dans la présente nouvelle, une des plus utiles du recueil des Contemporaines.
                Deux femmes, qui s’étaient connues au couvent étant filles, se trouvèrent un jour à dîner ensemble chez une marchande tuilière. Elles furent charmées de se revoir. Elles s’étaient passablement aimées dans leur enfance, parce que leurs inclinations cadraient ; elles étaient toutes deux hautaines, égoïstes, et si persuadées que les hommes sont les esclaves nés des femmes que le sujet favori de leurs entretiens particuliers était la manière dont elles exerceraient un jour leur empire. Elles s’étaient perdues de vue depuis leur sortie des Miramiones ; ainsi elles furent enchantées de se retrouver.
                      « Vous êtes mariée, Madame ? dit la marchande de bois à son ancienne compagne. — Oui, ma chère Hélène.— Sans trop de curiosité, qu’avez-vous trouvé ? — Un marchand de bois, qui ne fait que la partie du charbon, soit de bois, soit de terre. Il a des mines et des fourneaux. — Ah ! Vous êtes la belle charbonnière dont on m’a parlé ! Moi j’ai épousé un marchand de bois tout simple, dont le commerce est considérable. — Je le vois au ton que vous avez, Madame. — Mon dieu ! Je suis comme tout le monde… Mais, vous-même ! Il me paraît que vous êtes à la tête d’une maison opulente ! — Le commerce que je fais est assez étendu… — C’est comme le mien ; je guide mon mari ; les hommes en vérité sont des automates.— Ah ! vous l’avez dit, Madame ! — Je suis charmée de vous avoir rencontrée ; au lieu de jouer, après le dîner, nous causerons… Qu’avons-nous ici ? Je vois des femmes assez bien mises. — Je ne les connais pas. Mais je pense que ce n’est pas du bien relevé : notre hôtesse d’aujourd’hui ne voit pas la bonne compagnie. — Je crois cependant reconnaître là une femme de conseiller ? Celle en taffetas blanc, avec son chignon bouillonné. — Bon, c’est la belle hôtesse de ***** meublé de la rue Dauphine. —Ah ! je la remets ! Elle est presque toujours avec la limonadière vis-à-vis. — Et cette autre en toque ? — C’est une lainière fort riche. — Ah ! bon dieu, comme Mme Lalan sait assortir son monde ! — Et celle-ci en colin-maillard ? — Oh ! c’est du solide : c’est une blatière du port vis-àvis le Pont-rouge. — C’est comme l’habit de Roquelaure, de pis en pis !…

p. 3961-3962

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 8 août 2018