Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Deux cent cinquante-troisième nouvelle  

L’ENTREMETTEUSE POUR PLUS D’UNE AFFAIRE OU L’EMPLOI DE 366 MILLE LIVRES DE RENTES

 

Lettre à l’éditeur des Contemporaines

Monsieur,
Tout le monde sait que l’intrigue devient une passion très vive dans les femmes, lorsqu’une fois elles en ont pris le goût dangereux. Elles ne sont pas délicates sur le choix des moyens, comme on l’a vu dans la nouvelle précédente. Les femmes à projet sont un peu plus rares, parce que ce rôle demande une constance, une profondeur et un repos dont les femmes sont rarement capables. Et lors même qu’elles prennent ce parti, elles sont encore plus intrigantes que projeteuses. Elles emploient, pour réussir, au lieu du génie qui leur manque, une foule de petis moyens et déshonorent les plans, même utiles, qu’elles proposent, par le rôle d’entremetteuses qu’elles jouent pour les faire valoir. C’est ce que vont prouver les trois nouvelles suivantes, qui sont liées entre elles, et que je vous prie de ne pas séparer.  
Je suis, etc.  
 Un homme riche devint veuf d’une coquette scandaleuse. Il était encore jeune, aimable, mais il avait juré de ne jamais se remarier : il avait trop souffert. Ce vœu n’était ni prudent, ni compatible avec les bonnes mœurs. Tout célibataire bien constitué tient nécessairement une conduite qu’il ne pourrait exposer au grand jour sans rougir, quelquefois sans s’exposer à la sévérité des lois, ou tout au moins au mépris des honnêtes gens. L’expérience est pour cette vérité, qu’on ne peut démentir. Cet homme avait annoncé sa résolution. Une veuve de son voisinage, douée de cet esprit d’ntrigue qui porte à s’occuper des affaires des autres pour en faire son profit, le fut des premières. Elle n’était pas riche, mais son état honnête lui donnait des entrées partout. Elle jeta les yeux sur M. du Quillet, non pour elle-même, son âge passait quarante ans, et après avoir été belle, galante, coquette, perfide, intéressée, elle n’était plus qu’entremetteuse. Mais elle avait deux filles, trois nièces, six cousines, et une douzaines d’amies de ces dernières, toutes jolies et d’une beauté différente : les unes brunes, les autres blondes ; celles-ci grandes, celles-là petites ; quelques-unes de taille ordinaire. On en trouvait de treize, de quatorze, de quinze ans, et jusqu’à vingt. La vivacité, la pétulance, la naïveté, la modestie, les talents, une aimable ignorance, la facilité, la réserve étaient exclusivement l’apanage des unes ou des autres. Ainsi l’on rencontrait parmi elles tout ce qu’on pouvait désirer. Il faut dire ici que ces jeunes personnes étaient honnêtes et peu riches ; que l’adroite Mme de Ratfre possédait leur confiance, et qu’elle s’était chargée de leur trouver un établissement avantageux, sans qu’elles s’en mêlassent. Son génie se plaisait dans cette complication d’intérêts ; elle était avide de la considération que devait lui procurer le droit de disposer de tant de jeunes beautés, et les soins, les embarras de la réussite étaient un aliment pour son activité.
                 Elle ignorait l’antipathie de M. du Quillet pour un nouveau mariage, mais elle savait que ce millionnaire allait journellement se promener au Jardin des Plantes. Elle y mena le chœur de nymphes dont elle avait la direction…

p. 6009-6010

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles 245-272 et dernière

Publié le 7 août 2018