Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent soixante-quatorzième nouvelle

 

LES JOLIES FEMMES HAÏES DE LEURS MARIS

LA JOLIE LOTERIÈRE—LA BELLE POÊLIÈRE-CHAUDRONNIÈRE—LA JOLIE ARQUEBUSIÈRE-POTIÈRE D’ÉTAIN—LA BELLE TAILLE-DOUCIÈRE

 

 

C’est l’inconsidération des jeunes hommes et des jeunes filles en se mariant qui occasionne les unions mal assorties. C’est le peu d’art qu’ont les femmes, qui fait que les maris se dégoûtent si promptement et qu’ils trouvent toujours la femme ou la fille de leur voisin plus aimable que leur épouse. Rien n’est plus naturel : ils voient leur femme dix fois le jour sous une forme rebutante, au lieu que la femme et la fille du voisin s’approprient pour se montrer ou pour sortir. Il en est de même de la femme dont le mari se dégoûte : elle s’approprie aussi pour se montrer au-dehors ; mais quelle illusion peut lui faire dans sa compagne une propreté apparente, qui recouvre… Je me tais, de peur de parler contre toutes les femmes et d’en dégoûter d’avance ceux qui n’en ont pas. J’en ai connu dont la propreté extérieure n’était que le symbole de celle de leur corps ; trop peu fortunées pour avoir un bain domestique, elles employaient d’autres moyens, et l’on aurait pu, dans toutes les saisons, les voir nues sans que le goût le plus délicat trouvât rien sur elles de la tête aux pieds capable de le blesser. Mais ces femmes sont rares, parce qu’ordinairement, à cette propreté elles joignent d’autres qualités, unies aux principales vertus de leur sexe. Une femme propre est vive, laborieuse, entendue ; en un instant, elle a servi son mari, ses enfants ; elle a tout arrangé dans son ménage ; sa vue réjouit ; et une femme dont la vue réjouit son mari est sûre d’en être vue avec plaisir, fût-il le plus maussade des bourrus ; le soin naturel de sa femme l’enchante ; il y réfléchit avec satisfaction et il l’aime malgré lui. J’ignore si les quatre héroïnes de cette nouvelle avaient les défauts opposés à ces qualités ; je le présume, parce qu’ils sont très ordinaires. Cependant, il semble que ce fut moins leur manque d’agréabilité que le goût exquis de leurs rivales , qui leur enleva les cœurs sur lesquels naturellement elles auraient dû régner.

 

Un soir, je passais dans les environs du quai Pelletier. Je vis du monde assemblé qui parlait de la querelle d’un mari et d’une femme. Je jetai les yeux sur l’honorable asssistance, et j’y démêlai une imprimeuse en taille-douce déjà sur le retour, et naturellement si parlante qu’un homme moins poli que moi pour les femmes dirait franchement que c’était une bavarde. Ce fut à elle que je m’adressai. « Qu’est-ce ? », lui dis-je. Ce mot fut pour elle plus agréable qu’une ariette des Italiens pour une petite-maîtresse, qu’une belle scène d’Alceste ou d’Iphigénie pour une gluckiste, que le son des rouleaux de louis répandus sur sa table pour une danseuse, etc. Elle tressaillit de plaisir. « Venez, venez que je vous conte. Prenons par la Grève ; nous irons ensuite par le Port au blé ; de là nous gagnerons l’Ile Saint-Louis du côté de l’Estacade, et je vous conterai ça tranquillement. » Je me laissai conduire.

 

La Jolie Loterière

                « Vous venez de voir cette jeune femme, que son mari traînait par les cheveux, en lui disant « Ah chienne, tu seras jalouse !… » et qui va le quitter. Elle n’est certainement pas mal ; au contraire, elle est très jolie…

p. 4013-4014

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 6 août 2018