Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent soixantième nouvelle

 

LA JOLIE BROCHEUSE

 

 

Une fille de famille honnête, et d’une assez jolie figure, était prête de s’établir avantageusement avec un libraire, lorsqu’une dartre qui lui survint au visage éloigna son amant et la réduisit à la nécessité de brocher des livres. Comme elle était destinée à la librairie dès sa jeunesse, elle n’avait que ce talent peu lucratif, mais qui, lorsqu’on y est soigneuse et propre, peut procurer une subsistance frugale. Tant qu’elle fut jeune, Mlle Grapilly travailla fortement le jour et une partie des nuits, avec sa domestique dont elle fit son ouvrière. Elle amassa quelque chose, se fit des pratiques par son exactitude, et lorsqu’elle fut âgée, elle prit des ouvrières, sur lesquelles elle gagnait. Quant à elle, son emploi ne fut plus que le collationnage, ou de placer les figures, lorsqu’il s’en trouvait dans les ouvrages.

                     Parmi les filles qu’elle prit chez elle, il se trouva une grande blonde, âgée de seize ans, faite au tour, mais encore trop mince, comme le sont les jeunes personnes, et d’une figure charmante. Mlle Grapilly se prit d’amitié pour cette jeune fille, au point que ses compagnes en furent jalouses, surtout une qui était un peu louche et la plus ancienne à la maison, après la vieille domestique. « Parce qu’Antonine est jolie, disait cette fille, on la préfère, et les anciennes ne sont plus rien ! Ç’que c’est que l’monde ! Attachez-vous donc ! Ç’n’est pourtant qu’une petite lèvenez, et si elle est jolie, elle le sait bien ! Une rieuse, qui ne fait que jouer et chanter quand Ma’m’selle n’y est pas ! » etc.

                Robertine n’avait pas tout à fait tort, et la jolie Antonine faisait à peu près tout ce qu’elle lui reprochait. Mais c’était un effet de la jeunesse et de la vigueur d’un excellent tempérament : elle était naturellement laborieuse, entendue, adroite, attaché ; il ne fallait que laisser le temps à ces qualités de se développer. Cependant Robertine témoignait en toute occasion sa mauvaise humeur contre Antonine ; et dès qu’il y avait quelque chose de mal fait, comme c’était Robertine qui était à la tête, elle le mettait sur le compte de celle qu’elle n’aimait pas. Mlle Grapilly, quoiqu’elle aimât Antonine, la croyait coupable et la grondait ; ce qui occasionnait des disputes violentes entre la jolie brocheuse et la louche Robertine, dès que la maîtresse était sortie. Enfin Antonine ayant eu l’attention de bien marquer et de séparer son ouvrage, elle vint à bout de se justifier, ce qui fit que Robertine eut ordre de se taire. Sa jalousie n’en devint que plus active, parce que la maîtrese n’ayant plus aucun sujet de plainte contre sa favorite, elle laissa paraître toute l’amitié qu’elle lui portait. Une abbaye, une maison où il y a une maîtresse, et plusieurs ouvrières, etc., sont comme un petit État : on y voit une souveraine, des courtisans femelles (car on n’oserait employer au propre le féminin courtisane depuis que les puristes de l’avant-dernier siècle en ont fait le synonyme de prostituées) ; on y voit des intrigantes, des délatrices, des flattrices, comme à la Cour des grandes princesses ; on y déguise la vérité tout de même, et quiconque aurait été avec un esprit observateur, sous un habit de fille, cinq à six mois à Panthémont, à Montmartre, ou à telle autre abbaye, connaîtrait aussi bien la Cour, qu’un ministre de la reine Elisabeth ou de Catherine II. La brocheuse Grapilly était une petite reine. Comme elle avait été bien élevée, quelle parlait bien, qu’elle était douce, obligeante, ses ouvrières la considéraient et on briguait l’avantage de travailler chez elle. Robertine surtout, qui était une sorte de petit bel esprit femelle du commun, s’en trouvait plus honorée qu’une autre ; d’ailleurs elle participait au commandement. Mais depuis l’arrivée et la faveur d’Antonine, toute la douceur de la vie semblait empoisonnée ; elle voyait sa rivale sur le point de partager son crédit, de l’anéantir peut-être et, que sait-on ? de succéder à Mlle Grapilly !…

 p. 3705-3706

 

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 5 août 2018