Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Deux cent soixante et unième nouvelle

 

LES DANSEUSES

 

Sous quel point de vue un citoyen doit-il envisager le spectacle de l’Opéra ? Il est certain que si l’on considère les mœurs, elles n’y gagnent rien ; au contraire, elles y perdent beaucoup. C’est une école de vice, c’est un piège pour les hommes qui ont de la fortune, c’est un excitatif dangereux pour ceux qui n’en ont pas. D’un autre côté, est-il permis à l’homme de se procurer tous les plaisirs qui peuvent flatter les sens ? Je le crois. L’idée que la Divinité s’offense de nos plaisirs est absurde. Or, quels sont les plaisirs que réunit l’Opéra, qu’il procure d’une manière unique dans le monde ? C’est la douce émotion de l’amour, secondée par les accents des voix les plus agréables, qui se modulent enfin, de nos jours, sur une musique expressive ; par des danses voluptueuses, qui remuent les sens, comme la musique et les paroles ont remué l’âme. C’est un concert charmant d’instruments et de voix ; ce sont des tableaux intéressants, représentant au naturel les douceurs ou les malheurs de deux amants qui, souvent, sont nous-mêmes sous d’autres noms, qui sentent ce que nous avons senti. Nous devenons spectateurs après avoir été acteurs. Tel le marin sur la côte voit avec ravissement le navire approcher du port ; il sent la joie qu’éprouvent ceux qui vont prendre terre, comme ils la sentent eux-mêmes, parce qu’il fut dans la même situation (et ceci convient à tous les théâtres). L’opéra réunit la perfection des arts : il étend l’existence du particulier qui n’est pas prince, en lui montrant des choses, en lui procurant des plaisirs qu’il n’aurait jamais connus. Ce spectacle est donc légitime ; il est estimable ; le gouvernement doit le protéger. Malheur à ceux qui, frêles papillons, se brûlent à la lumière, ou qui, mouches témérairement goulues, s’enfoncent et s’engluent dans le miel qu’il ne fallait que sucer avec précaution !

                        Le plus voluptueux des arts, c’est la danse. Tous les peuples l’ont aimée ; tous l’ont fait exécuter par une jeunesse choisie ; tous, excepté nous, peut-être pendant près d’un demi-siècle, ont voulu qu’elle exprimât la joie, l’amour, la colère, et toutes les autres passions dont les signes sont extérieurs. Tous ont eu des danseurs et des danseuses sublimes. Les anciens peuples firent entrer la danse dans le culte de la Divinité. Les Juifs, les Égyptiens, les Syriens, les Phéniciens, les Grecs, les Romains, tous les peuples enfin, jusqu’aux Turcs, en firent la base de leurs fêtes sacrées ou profanes. Les danses les plus célèbres furent celles de Sparte, où les jeunes filles dansaient nues pour que les jeunes gens pussent se choisir une épouse sans défaut. Les jeunes gens s’entrelaçaient et se mêlaient avec elles, sans qu’il se commît la moindre indécence (dit Plutarque). Cette danse s’appelait Ormos, et Lycurgue l’avait instituée.

                      Lorsque le théâtre fut établi, la danse fit une partie essentielle des représentations, parce qu’elle entrait dans toutes les cérémonies sacrées comme dans toutes les fêtes particulières. Elle y fut toujours pantomime ; c’était un véritable poème, dont le sujet était tantôt l’histoire d’Ariadne et de Thésée dans le labyrinthe de Crête, dont la danse retraçait les détails ; tantôt l’enlèvement d’Hélène par Pâris, ou d’Europe par Jupiter. On représentait aussi les métamorphoses de Protée ; le danseur y changeait de forme avec une surprenante agilité. C’est chez les Athéniens qu’existait cette Empuse, danseuse admirable, qui paraissait ne pas toucher la terre ; elle entrait sur le théâtre, parcourait la scène, et semblait s’évanouir comme un fantôme.

                Chez les Romains, Pylade, né en Cilicie, et Bathylle, natif d’Alexandrie, développèrent leurs merveilleux talents sous Auguste. Ils se réunirent d’abord, et représentèrent des tragédies et des comédies-pantomimes. Ils se séparèrent ensuite ; Pylade continua de représenter les sujets graves, Bathylle s’attribua le genre comique. Ils firent des élèves, et le mime Pâris, cent ans après, sous Domitien, égalait ses maîtres…

 p. 6151-6152

 

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles 245-272

Publié le 4 août 2018