Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Deux cent soixante-huitième nouvelle

 

LES ACTRICES ÉPHÉBIQUES

 

Ambigu-comique n’exprime pas du tout le genre de spectacle que donna d’abord Audinot. Il formait des enfants, comme on avait déjà fait autrefois à l’Opéra-comique, où l’on avait vu la demoiselle Beaumesnard, et à la fois les demoiselles Villette, Lusi, Brillant, etc. Mais à l’Opéra-comique, il fallait une réunion de talents qui tenait du prodige, la danse, la musique, le jeu théâtral. Audinot se contenta de former quelques enfants à rendre passablement des pièces très communes, et si plates quelquefois que la naïveté de l’âge des acteurs pouvait seule les faire excuser. Aussi les enfants-élèves d’Audinot ne sont-ils pas propres aux grands théâtres ; ils doivent rester éternellement, par le manque de talents agréables, dans la sphère de la médiocrité où ils ont grandi. Si ce directeur avait été l’inventeur de ce genre, il faudrait le regarder comme un homme de génie : rien de mieux vu que de faire jouer l’enfance ; elle seule devrait même être comédienne, à regarder les choses sous leur véritable acception. Les premiers comédiens durent être des enfants ; l’enfance seule est excusable, louable même, d’avoir le goût de l’imitation et d’aimer à représenter les actions ds hommes formés. Sous ce point de vue, Audinot, restaurateur du théâtre éphébique, ou enfantin, mérite les plus grands éloges, et devrait être encouragé, non seulement par la permission de faire jouer des pièces éphébiques telles qu’il les a données, mais toutes les pièces des autres théâtres, à condition que le plus âgé de ses acteurs ne passerait pas seize ans accomplis. On aurait pu encore lui imposer une obligation morale, en l’obligeant à faire surveiller avec exactitude les mœurs des petites actrices, avec injonction de dénoncer les marâtres qui abuseraient de l’innocence de ces jeunes créatures et de leur position pour les plonger dans le libertinage. c’est avec ces précautions que le théâtre éphébique eût été une invention utile, et digne de l’encouragement que le gouvernement français donne à tout ce qui est louable.

 1. Actrice éphébique

 

La Fille mariée à neuf ans

                     Une marchande de petite mercerie avait une fille très jolie, d’environ huit ans. Cette enfant aimait beaucoup le fils de la voisine de sa mère,jeune homme alors âgé de vingt-deux ans. Dès que la petite Augustine était libre, elle courait auprès de Mari (c’est le nom du jeune homme dont la mère était veuve et marchande pelletière). Elle se mettait sur ses genoux et lui faisait des amitiés très vives. On y fit peu d’attention d’abord. Mais au bout d’un an, c’est-à-dire quand l’enfant en eut neuf accomplis, la mère d’Augustine s’étant brouillée avec sa voisine pour une pelisse de mauvais poil, il lui vint en idée que Mari séduisait sa fille, tout enfant qu’elle était, par ds caresses criminelles. En femme étourdie et bornée, elle guetta l’occasion pour luifaire une avanie. Ce qui ne tarda pas à se présenter. Augustine, laissée libre, courut à son mari, comme elle l’appelait ; ils s’enfermèrent, et quand on les appela, ils ne répondirent pas. La mère d’Augustine profita d’une aussi belle occasion pour faire retentir la maison de ses cris, et dire contre Mari de ces choses qu’il semble que personne ne peut proférer, que les femmes à tête vide et sans éducation. La mère du jeune homme accourut des premières et appela son fils, qui ouvrit. Trois ou quatre commères se précipitèrent dans la chambre et se jetèrent sur Augustine, qui était fort tranquille, et sans aucun désordre dans sa parure ; elles la renversèrent, la décoiffèrent par ces mouvements rapides, l’effrayèrent, la mirent en larmes, et la présentèrent ainsi au voisinage…

 p. 6267-6268

 

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 42

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles245-272

Publié le 3 août 2018