Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent dix-septième nouvelle

 

LA BELLE CHAPELIÈRE

 

Je passais un jour, avec un homme aimable, mais ayant dépassé la cinquantaine, par la rue de l’Arbre-sec. Il s’arrêta quelques instants à considérer une grande boutique, alors fermée, qui faisait un des angles de la rue des Fossés Saint-Germain. « Voilà, me dit-il, au bout de quelques instants de contemplation, une maison où j’ai connu successivement les deux plus jolies personnes qu’il soit possible de voir. Je vous conterai leurs aventures ; faites-m’en ressouvenir. » Je n’y manquai pas. Et voici la première des deux histoires dont il me permit de faire usage. Je commence par la plus récente.

*

Les gens qui viennent de quitter cette boutique étaient marchands de chapeaux et de bas en même temps. C’était le frère et la sœur. Ils avaient réuni leur petite fortune pour la mettre dans le commerce. Leur père, en mourant, leur avait donné ce conseil : « Mes enfants, je vous laisse une succession médiocre. Vous ne trouverez pas des partis bien riches, ne l’étant guère vous-mêmes. Mais vous avez tous deux du mérite ; associez-vous, afin de ne rien distraire de votre capital ; tâchez de prospérer par votre travail et votre économie. Lorsque vous aurez fait quelques progrès, que votre boutique sera bien achalandée, on s’empressera de t’offrir un bon parti, mon fils, parce qu’on regardera comme assuré l’état d’un marchand qui s’est mis en bon train, avec ses fonds tous seuls ; les pères des filles à dot lui confieront alors volontiers leur argent avec une femme. Et toi, ma fille, tu trouveras aussi un excellent parti, soit dans le commerce, soit même ailleurs, dans des états plus relevés. Car on dira : «  Elle a fait prospérer la maison de son frère, que ne fera-t-elle pas dans la sienne ? » D’ailleurs, tu es très jolie. C’est un bel avantage, quand il est uni à la sagesse ! Ainsi ma chère fille, estime-toi ce que tu vaux, et ne t’enorgueillis pas ! » Les deux enfants promirent à leur père de se conformer à ses dernières volontés, et tinrent parole.

Dès que le bonhomme fut mort et qu’ils lui eurent rendu les devoirs de la piété filiale, ils exécutèrent scrupuleusement ce qu’ils s’étaient engagés de faire. Le frère et la sœur mirent tout en commun. Dorothée Laminier s’occupa des soins de l’intérieur avec tant d’application qu’elle remplit exactement les vues de son père. Laminier frère, de son côté, donna la plus grande attention à son commerce, à ses fabriques, tant de chapeaux que de bonneterie ; il s’attacha surtout à n’avoir que du bon, préférant un profit médiocre, mais assuré, qui lui fît une bonne réputation, à un gain plus fort et momentané. Cette conduite eut le succès qui en est inséparable : au bout de la première année, les affaires des deux honnêtes associés prenaient déjà la tournure la plus favorable.

Cependant, tout en s’occupant de ses devoirs, l’aimable ménagère Dorothée ne négligeait pas les grâces. Il n’y eut jamais rien de si propre, de si recherché, de plus seyant ni de plus simple que sa mise. Sa coiffure surtout, en conservant le costume antique, malgré les nouvelles modes qui devenaient générales, avait tant de convenance avec son joli visage que tout le monde se réunissait à l’admirer, en l’approuvant de conserver un costume qui lui allait si bien. Sa figure noble en ôtait ce qu’il avait de commun : un petit arrangement coquet dans les cheveux du toupet le rendait galant, et quant aux boucles et au chignon, tout cela, chez l’aimable Dorothée, avait une tournure et un certain charme particulier. Elle conserva aussi les robes à la française, mais elle leur rendit leur première grâce[1] : le corps était dégagé, l’étoffe qui forme le dossier était comme détachée, flottante, et au lieu de masquer la taille, elle la faisait au contraire briller davantage…

 p. 2833-2834

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome V. Nouvelles 104-134

Publié le 2 août 2018


 

[1]J’ai observé que les couturières de Paris le font aussi, depuis la première édition de cette nouvelle [Note de Rétif pour la 2édition].