Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent quarante-cinquième nouvelle

 

LA JOLIE PARFUMEUSE – LE IIDJOLI PIED – LA IIDEBONNE BELLE-MÈRE

 

 

Femmes que la laideur afflige ! Consolez-vous ! Il y a longtemps que je l’ai senti, mais je n’avais pas encore osé vous le dire ; le regard atrabilaire du puriste me retenait. Mais je l’ose enfin. Consolez-vous ! Il est un moyen pour plaire, sûr, infaillible, qui jamais ne manque son effet, celui de ranimer les désirs du mari, de réchauffer le cœur de l’amant : c’est l’élégance, la propreté de la chaussure. S’il est des cœurs de bois qui ne m’entendent pas, vous n’en trouverez aucun cependant qui soit insensible à ce charme séducteur. Il agit plus ou moins vivement sur les hommes, mais il agit toujours. Rien de plus repoussant que le contraire ! Une jolie femme, ainsi négligée, perd tout le prix de sa beauté ; elle devient un véritable préservatif contre l’amour.

                      Vous aimez les petits pieds. C’est ce que m’a dit plusieurs fois une femme aimable. Cela se peut. Mais il serait égoïste et malhonnête de ma part de ramener sans cesse l’imagination de mes honorables lecteurs sur cette partie sans un motif d’utilité. Je dois tout à la fois l’exposer et me justifier.

                     Je suis observateur né ; je l’étais avant d’écrire ; je l’étais machinalement, avant de raisonner ; je l’étais à dix ans. J’observai dès cet âge que les filles de mon village les plus proprement chaussées me plaisaient davantage ; j’ai senti depuis que ce sentiment avait sa source dans une grande passion pour la propreté. Le pied est la partie du corps la moins propre , qu’on marche à nu ou à chaussé. Dans l’homme, et même dans les animaux, comme le cheval, le taureau, le mouton, etc ., ceux qui ont le pied délicat, le mieux fait, ont par cela seul plus de grâces, plus de légèreté. Dans notre espèce surtout, lorsque cette partie est agréable et bien faite, elle donne à tout l’ensemble une certaine élégance qui ravit. Dans les femmes, comme dans les hommes, mais particulièrement dans les femmes, le bon goût et le soin de la chaussure annoncent une propreté naturelle ; qualité la plus précieuse de toutes celles d’agrément, et une des plus importantes de celles d’utilité.

*

                     Devenu parisien par mon séjour dans la capitale, j’ai eu l’occasion d’observer davantage, surtout avec ces chers amis que j’ai perdus trop tôt, et dont j’ai peint le caractère avec tant de vérité dans le premier volume de La Malédiction paternelle. Nous nous exercions quelquefois à deviner la figure, et même le caractère, des femmes que nous voyions à la promenade par l’élégance de leur chaussure ; et Renaud, le plus voluptueux de nous tous, ne s’y trompait jamais. Une femme chaussée avec goût était toujours propre, quelquefois coquette, un peu fière, un peu dédaigneuse, et cependant portée pour les hommes, soit par tempérament, soit par une disposition naturelle à la tendresse. Les femmes de mauvais goût dans leur chaussure avaient rarement de bonnes qualités ; elles étaient laides, maussades, médisantes, sales, non soigneuses, etc. Nous faisions encore d’autres observations. Par exemple, quand nous avions trouvé une jolie femme (ce qui était pour nous la véritable merveille du monde, et le chef-d’œuvre de la nature), nous observions tous les hommes qui la rencontraient, et voici ce qui arrivait : l’homme regardait d’abord le visage ; la femme passait, l’homme se retournait toujours, et son premier coup d’œil alors était sur sa chaussure, sa jambe, son pied ; il regardait ensuite la taille, le chignon. Quelquefois cela se faisait en sens inverse. Nous raisonnions là-dessus…

p. 3395-3396

 

 

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 31  juillet 2018