Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent cinquante-septième nouvelle

 

LA BELLE TONNELIÈRE OU LA FEMME QUI SE FAIT UNE RAISON

 

 

Il y avait dans une des rues des Prêtres, un tonnelier qui faisait un commerce considérable pour cette profession bornée. Mais on sait le dit-on ordinaire : Il n’y a point de petit métier à Paris, quand on sait le faire. Cet homme rechercha une jolie fille, d’une famille honnête ; on la lui donna parce qu’il était riche et qu’il prouva qu’il était en bon train. Cependant l’aimable Bastienne d’Augis avait une grande répugnance pour l’état, et surtout pour la personne de Rionnet. Elle croyait descendre, en épousant un tonnelier, au plus bas rang des femmes de la populace ; elle se représentait ce qu’étaient les tonneliers, en gros tablier de cuir, en bonnet et en veste sales ; elle avait souvent vu des maîtres attelés comme des chevaux à une charrette à bras traîner par les rues des tonneaux vides. Quant au physique, Rionnet était un gros garçon, trapu, fort laid, commun, l’air brutal, grossier, fort bête à l’égard des gens même de la classe où il prenait femme, n’ayant, en habit noir, que l’encolure d’un manant, etc. Mais tout cela ne fit aucune impression sur des parents qui avaient huit enfants, six garçons et deux filles. Ils comptèrent eux-mêmes vingt mille écus chez Rionnet ; il prenait leur fille sans dot, c’était une enfant d’établie sur huit ; ces raisons étaient déterminantes : Bastienne fut mariée.

                    La noce ne fut composée que des parents de l’épouse : Rionnet, bas-bourguignon, n’avait personne à Paris, et n’avait pas été tenté de faire venir à sa noce des paysans de Joux, sa patrie. Ainsi l’assemblée, à deux ou trois tonneliers près, était composée de gens qui avaient de l’éducation. Bastienne était fort triste : elle sentait que devenue Mme la tonnelière, il fallait dire adieu à tout ce monde-là pour ne plus voir que les gens qui assortissaient son mari. On remarqua sa tristesse. Tout le monde s’empressa de l’égayer, de lui marquer de la considération. Mais on augmenta sa mélancolie : Bastienne crut voir qu’on agissait par compassion. Les petits-maîtres de la noce (car on trouve aujourd’hui de cette espèce dans tous les états) s’emparèrent tour à tour de la mariée ; l’un lui proposait de se dédommager par un galant au-dessus de son mari, et s’offrait modestement ;  l’autre le nommait à elle-même  George Dandin ; celui-ci offrait de lui donner la main au spectacle et à l’église ; il lui conseillait de se bien mettre et de ne regarder Rionnet que comme son intendant ; celui-là soutenait qu’elle ne pouvait en conscience aimer un pareil magot. Ces discours impertinents, qui eussent perdu à jamais une tête folle comme il en est tant à Paris, produisirent un effet opposé sur la raisonnable Bastienne. Elle rougit des indignités qu’elle entendait ; elle se reprocha d’avoir paru les écouter ; elle affecta l’air sévère, et les fit cesser en s’en montrant indignée. De ce moment, elle prit son parti. Mais la victoire n’était que désirée ; on ne surmonte pas ainsi une juste répugnance. Bastienne se prépara au combat ; elle se défia de ses forces, et ne prétendit point braver le péril ; elle  repoussa toutes les idées qui se présentaient sans cesse contre son mari ; elle souhaita qu’il lui montrât des qualités ; elle voulut lui en trouver. Mais elle se promit à elle-même d’être malheureuse patiemment, s’il n’en avait pas, et d’éloigner d’elle à jamais l’idée du crime de l’infidélité.

                     Le soir arriva. Le coucher de la mariée fut difficile sans grimace ; Bastienne frissonnait. Enfin elle se vit seule avec son mari. Cet homme massif, ce gros butor, n’était pas sans mérite, puisqu’il avait su tirer la fortune d’un métier aussi mesquin que la tonnellerie. Mais il n’avait pas d’extérieur, et son moral était agreste comme son physique. Cependant, quand la mère se fut retirée, laissant sa fille enfermée entre les rideaux, ce manant, cette brute s’approcha timidement du lit, et sans les ouvrir, il adressa ce discours à celle qui l’y attendait en tremblant…

p. 3653-3654

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 30  juillet 2018