Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent quarante-deuxième nouvelle

 

LA PETITE LAITIÈRE

 

Rarement voit-on de jolies filles parmi celles qui approvisionnent la capitale. J’ai fait souvent cette réflexion. Est-ce que le sang serait moins beau dans le Parisis qu’ailleurs ? Je ne le crois pas ; mais quelqu’un, à qui je fis part un jour de mon observation, me répondit : « Les mœurs sont si corrompues dans ce pays-ci, que dès qu’on y voit une fille d’une figure passable, elle est enlevée sur-le-champ ; les laides seules continuent tranquillement leur négoce ou leur travail… » Je trouvai cette raison satisfaisante, et ma nouvelle ne servira qu’à prouver combien elle est juste.

*

                    Suzon, la petite laitière, venait tous les jours avec un petit cheval bai-brun, joliment arrangé, par la rue du faubourg Saint-Honoré jusqu’à la Place Vendôme, qu’elle ne passait jamais. Elle avait un juste de poulangis gris-blanc, un jupon de molleton à raies rouges et blanches, une capote de baracan brun, une croix d’or, des bas de laine toujours propres et des sabots en hiver. Mais il fallait voir comme elle était faite, sous ces habits de village ! Tout était tiré à quatre épingles ; sa taille aurait tenu dans les dix doigts, sa marche était agréable, le son de sa voix d’une douceur angélique. Quand il faisait crotté, elle avait sa jupe rattachée par une agrafe, ce qui laissait voir la finesse de sa jambe : ses sabots même, toujours bien faits, n’avaient rien de grossier ; les pelisses en étaient propres. En un mot, tout en elle était appétissant.

                   Un jour que Suzon approchait de la Place Vendôme, elle fut abordée par un grand homme sec, dont la perruque ronde et plaquée n’avait qu’un rang. II était vêtu de brun foncé, mais l’étoffe était belle ; ses bas étaient liés sur le genou, ce qui, joint à ses longues jambes grêles, lui donnait à peu près l’air d’un héron ; il portait encore des souliers carrés, avec de petites boucles moins grandes que celles de jarretières d’aujourd’hui. « Ma fille, dit cet homme à Suzette, pour une laitière, vous êtes trop coquette, et cela n’est pas séant ! Vous pouvez donner des tentations même aux honnêtes gens, et à plus forte raison aux libertins. — Je crois, Monsieur, répondit Suzette en riant d’une manière charmante, que les honnêtes gens et les libertins de ce pays-ci ont de bien plus belles dames que moi pour les tenter ! — Non, ma chère enfant, non : elles n’ont pas cette fraîcheur, cette santé, ces belles dents blanches, ce coloris, cette haleine… » En s’exprimant ainsi, le papelard s’approchait de si près que la petite laitière fut obligée de se retirer. « Écoutez-moi, ma petite. Voilà quelque temps que je vous remarque, et que je roule dans ma tête de faire quelque chose pour vous. Je ne vous crois pas riche ; vous serez charmée d’avoir une bonne place dans une maison sûre, où l’on vous mettra au fait de ce qu’il faut savoir avec douceur et bonté. Je sais une maison où l’on vous prendrait pour femme de charge ; vous savez ce que c’est ? — Oui, Monsieur. — Et où l’on vous donnerait deux cents écus de gages. — Ah Monsieur ! Je vous serais bien obligée, et ma mère vous remercierait bien. Mais une si belle place sera bien difficile à avoir ! — Non, car j’en dispose. Parlez-en à votre mère, et venez me voir demain toutes deux. Voilà ma demeure, à cette porte cochère. » Suzon fit une révérence et remercia le grand homme sec de ses bontés. Ensuite elle continua de crier son lait, avec sa voix agréable et douce comme sa liqueur.

                  Tandis qu’elle était en conversation avec le cafard, il y avait au-dessus de leur tête, à un entresol grillé, un jeune homme aimable, neveu du vieillard. Il avait environ vingt ans. Mais son oncle l’avait toujours retenu, au point que jamais il n’était sorti sans lui ; jamais il n’avait parlé seul aux domestiques, mâles ou femelles ; il ne connaissait personne, et il végétait dans une ignorance si complète que Frère Philippe aurait été un connaisseur, comparé à lui. De Neuilli, soigneusement renfermé, avait trouvé le secret, au risque de se tuer, de grimper sur les pointes de fer qui garnissaient une fenêtre dormante de l’entresol et de voir dans la rue ; il remarquait Suzon depuis le même temps que son oncle…

p. 3339-3340

 

 

Suite… pages suivantes ou Gallica, vol. 22

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 29  juillet 2018