Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent soixante-quinzième nouvelle

 

LES FEMMES QUI PORTENT MALHEUR À LEURS MARIS

LA BELLE MARCHANDE DE SOIERIE – LA BELLE FERRONNIÈRE

 

Deux femmes de ma connaissance, d’environ quarante ans, mais encore appétissantes, étaient un jour à la nouvelle salle de la Comédie-Française. Je me trouvai par hasard derrière elles. Il paraît que c’était aussi le hasard qui les rassemblait. « Ah ! Madame, dit l’une des deux, que je suis charmée de vous voir ! — Et moi, enchantée de me trouver avec vous ! Nous demeurons si loin, vous êtes si aimable, mon mari est encore si libertin !… — Vous êtes jalouse ? — Un peu. À propos, que sont devenues les deux demoiselles Bourgeois, vos jolies voisines ? — Ah mon dieu ! Vous m’attristez ! C’est une tragédie. — Ah ah ! Contez-moi donc cela ! — Volontiers. Nous avons encore une heure au moins à attendre… (Je toussai pour me faire remarquer ; on me regarda). — Mais je ne me trompe pas ! C’est vous, Monsieur? — C’est moi-même. Mesdames, et je me félicite doublement de cette rencontre, puisqu’elle me procure le plaisir de vous voir et qu’elle va me donner celui d’entendre deux histoires. — Oh ! Pour celles que je vais dire, libre à vous de vous en emparer.  Mais si jamais vous en nommez les héroïnes…  Vous m’entendez ? — Quoi ! Madame, vous êtes aussi de ces gens qui pensent que je divulgue les secrets des familles ? Non, non, je ne suis pas dangereux, quoi qu’on en dise. Les histoires que je publie sont rarement celles que je vois (et j’en ai rejeté des centaines de cette espèce) ; jamais celles des maisons où j’ai entrée. Ma société est sûre, et je le dis sans intérêt, car j’avais peu de connaissances, et je viens d’en retrancher : c’est presque le tout. — Je vous crois. Mais, comme je vous l’ai dit, vous pouvez employer les histoires que je vais raconter à Madame et à vous, d’après le récit que j’en ai entendu faire au duc de R***, sauf les noms. — On se plaint fort de vous ! (dit l’autre dame), et on assure que vous avez eu un procès ? — Presque un procès, mais j’y ai gagné la plus parfaite estime pour celle qui en était l’occasion. — On dit qu’un peintre s’est plaint que vous l’aviez historié ? — C’est à tort ; son nom s’est trouvé par hasard, et l’histoire était d’un autre qui n’était pas nommé. Ce dernier est venu me trouver et m’a prié de mettre son vrai nom à la seconde édition : ce que j’ai fait. Je me suis ainsi vengé de celui qui s’était plaint, en lui ôtant une histoire qui ne pouvait que lui faire honneur et en le condamnant à l’oubli qu’il mérite doublement, par son talent médiocre et par la petitesse de son esprit. — Laquelle est-ce de vos Contemporaines? — C’est Le Modèle… Mais je retarde le plaisir de vous entendre, Madame. — Je me rappelle cette nouvelle et le nom du peintre. Nous en parlerons une autre fois. Je commence. » 

Histoire de la Belle Soierière

 

« Mlles Bourgeois sont filles d’un marchand de soieries, au coin de la rue Traversière-Saint-Honoré. Elles étaient deux sœurs, dont l’une fut une beauté : l’autre, la plus jolie personne qu’il y eut en France. Le marquis de M*** a fait leur malheur à toutes deux. Mais je crois que j’aurai le temps de vous raconter leur origine ; elle est assez extraordinaire pour exciter la curiosité…

p. 4043-4044

 

 

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 28  juillet 2018