Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent quatre-vingt-deuxième nouvelle

 

LA PETITE OUBLIEUSE. LA JOLIE BONBONNIÈRE

 

Il y a soixante ans environ qu’il y avait encore à Paris des crieurs nocturnes. On les appelait les oublieurs. Ils vendaient des oublies en faisant jouer à une petite loterie, comme on en voit encore quelquefois sur les quais. Mais on ne sait pas à qui ces gens-là pouvaient vendre durant la nuit. Nos pères, bonnes gens à tous égards, avaient pour eux une sorte de considération, parce qu’une allusion superstitieuse à leur nom d’oublieurs leur faisait faire une fonction singulière, celle de troubler le repos des citoyens aux heures les plus silencieuses de la nuit, en criant d’une voix sépulcrale :

Réveillez-vous, gens qui dormez.

Priez Dieu pour les trépassés !

Oublies, oublies !

 

                  Une police plus sage que celle de nos ancêtres abolit au commencement du siècle ces crieurs nocturnes, après l’assassinat de l’un d’entre eux par des libertins de qualité, qui couraient les rues la nuit à peu près comme les grands garçons le font encore dans les villages, commettant différents désordres, suivant cet axiome du sage : Qui veut faire le mal aime les ténèbres. À ces anciens oublieurs, ont succédé les marchandes de plaisir, qu’on entend de tous côtés dans les rues de Paris.

 

*

 

                 Une petite marchande de plaisir, de la plus jolie figure, passait journellement par la rue des Fossés-Saint-Victor, sous les fenêtres d’un jeune homme fort riche, absolument maître de lui-même, et très rangé. Le son de sa voix argentine, l’air naïf avec lequel la petite oublieuse criait son plaisir, ou ses oublies, le faisait accourir à la fenêtre toutes les fois qu’elle passait ; il aimait à l’entendre. Ensuite, il réfléchit qu’il ne fallait pas que la bonne volonté fût infructueuse pour cette enfant. Il attendit l’heure de son passage avec impatience, et dès qu’il entendit de loin la petite oublieuse, il descendit lui-même sur la porte. Elle n’était pas seule ce jour-là ; elle avait amené avec elle une petite brune (car pour elle, c’était une blonde), aussi jolie qu’elle, et qui vendait toutes sortes de bonbons, du sucre d’orge, de la pâte de guimauve, des marrons, des petites papillotes de chocolat, des dragées, des cœurs à devises, etc. Il les appela toutes deux et leur acheta presque tout ce qu’elles avaient. Elles lui demandèrent quinze sous pour chaque partie, et il leur donna six francs, ce qui leur fit trois livres à chacune, en leur disant : « Êtes-vous contentes, mes filles ? » Elles lui firent beaucoup de remerciements, et il leur recommanda de chanter leurs oublies et leurs bonbons sous sa fenêtre toutes les fois qu’elles passeraient, observant que ce fût toujours à la même heure. Elles n’y manquèrent pas, et tous les jours, il leur donnait chaque jour la même somme sans rien leur dire, que ce qui était nécessaire, sans les retenir plus longtemps, en un mot, sans marquer la moindre envie de leur parler en particulier.

                   Les mères des petites filles furent surprises de l’argent qu’elles apportaient journellement…

p. 4283-4284

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 27  juillet 2018