Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Deux cent cinquante-deuxième nouvelle

 

LA PERFIDE HORLOGÈRE

 

La province est souvent étonnée en entendant parler des ruses et des noirceurs des femmes de Paris. Et plût à Dieu qu’on pût détruire ces bruits scandaleux en les rangeant dans la classe des chimères ! Mais ils ne sont que trop bien fondés, et puisque nous ne pouvons pas en laver notre siècle et la capitale, effrayons du moins celles qui seraient tentées de se rendre coupables, en mettant sous leurs yeux les suites affreuses du crime de félonie, de trahison, d’oppression même envers le chef qu’ont donné aux femmes la nature et la loi.

*

 

                  Théodosie-Louise Dorin, née de parents honnêtes dans la bourgeoisie, perdit son père de bonne heure et demeura sous la conduite d’une mère qui l’aimait tendrement, sans être aveugle sur son compte. Elle était fille unique. Sa jeunesse évaporée avait quelquefois effrayé sa mère. Mais on la rassurait en lui représentant que ces sortes de caractère devenaient plus rassis que d’autres. La mère cherchait à se persuader, quand, après un examen sérieux du caractère de sa fille, elle s’aperçut que ce n’était pas évaporation, mais penchant au libertinage : dès l’âge de onze ans, Théodosie provoquait un jeune écolier, son cousin germain paternel et plus âgé qu’elle de quatre ans, à faire des choses qui marquaient ou un goût effréné pour les plaisirs de l’amour, ou une corruption précoce.

                  Elle perdit ainsi une fleur qui ne renaît jamais. Son cousin l’aimait éperdument ; sa passion croissait avec l’âge. Mais chez Théodosie, c’était tout le contraire. À peine avait-elle douze ans qu’elle comptait déjà trois amants favorisés, dont un était un homme de près de cinquante ans. Elle se conduisit avec assez d’adresse pour cacher ses déportements à sa mère, jusqu’à ce qu’ayant voulu un quatrième adorateur, qui lui promettait des présents de son goût, elle se vit obligée de mettre dans la confidence une petite cuisinière de la maison, âgée d’environ dix-huit ans. La familiarité qui s’établit entre la jeune maîtresse et la servante frappa la mère de Théodosie ; elle fit des remontrances à sa fille. Mais celle-ci n’en tint compte. Ce qui fit que la mère renvoya la cuisinière. Cette fille, qui perdait une excellente condition, fut au désespoir et pour tâcher de regagner sa maîtresse, elle lui dévoila une partie de la conduite de Théodosie, s’offrant de l’épier au lieu de la favoriser. Mme Dorin vérifia ce que lui apprenait sa servante, et s’en étant convaincue, elle n’en renvoya pas moins la domestique et mit Théodosie au couvent.

                Cette veuve infortunée se crut alors tranquille. Mais il n’y avait point de clôture qui fût capable de contenir sa fille. Soit tempérament, soit désir de braver les lois les plus saintes et de secouer le frein sacré des bonnes mœurs, elle ne s’occupa dans sa retraite qu’à corrompre ses compagnes. C’est ainsi que de crédules parents croient éloigner leurs filles de la séduction en les mettant dans un monastère, tandis qu’ils les livrent à une société plus dangereuse mille fois que celle qu’elles pourraient trouver à la maison paternelle ! Théodosie ne s’en tint pas là : les hommes lui étaient devenus nécessaires…

p. 3553-3554

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 25 juillet 2018