Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Deux cent soixante-troisième nouvelle

 

LES TRAGÉDIENNES

 

Dumesnil, Clairon, ne fûtes-vous que des mortelles ? Ou si Melpomène elle-même prit vos traits, pour montrer aux Français la perfection de son art ?… Ô touchante Lecouvreur ! Je n’ai pas vu tes belles larmes ! Mais Gaussin a fait couler les miennes !… Combien de fois la fière Sainval ne m’a-t-elle pas étonné ! Tandis que sa cadette, plus douce et plus aimante, portait dans mon âme le charme de Zaïre, ou la tendre douleur d’Ariadne ! J’ai vu Dubois retraçant Aménaïde, me faire une illusion délicieuse ! Raucour me forcer à l’admiration dans Orfanis ; Vestris, tantôt me faire frémir dans Gabrielle, et tantôt fille tendre, faire ruisseler mes larmes dans Lear !… Certes, si les actrices des Français ne jouaient que des tragédies, ou les rôles des hautes comédies de Molière, du Joueur, du Glorieux, des pièces de Lachaussée, ou de nos meilleurs drames modernes, on pourrait les regarder comme les prêtresses de la vertu… Puissions-nous un jour voir le Théâtre de la Nation, épuré de toutes les farces des Dancourt, des Monfleury, des Dufrény, des Hauteroche, des Legrand, recommandé à la jeunesse par les instituteurs les plus sévères !…

*

I. Tragédienne : Le Naturel sublime

              Le talent supérieur marque toujours une âme forte. Cornélie, enfant, maîtrisait ses compagnes et s’était acquis une autorité d’autant plus respectable que les autres jeunes filles s’y soumettaient par estime et par confiance. Elle était de Paris, et fille d’un membre de l’orchestre du Théâtre national. On l’avait envoyée à l’école avec quatre jeunes compagnes, chez une maîtresse particulière qui n’avait pas d’autres élèves. Cornélie apprit avec facilité, quoique sans application ; elle était toujours la plus savante en n’étudiant pas. Victoire et Sofie, ses deux plus grandes compagnes,  étaient filles d’un riche épicier ; Adélaïde et Léonore, plus jeunes que Cornélie, avaient pour père un violon de l’Opéra. Toutes quatre étaient charmantes, au lieu que Cornélie avait l’air un peu dur. Mais quand elle eut seize ans, et que le cœur commença de sentir le besoin d’aimer, deux grands yeux noirs s’adoucirent, ses sourcils cédèrent à l’art ; elle eut la figure noble et parlante.

                     C’est à cet âge qu’un jour son père la mena voir une tragédie…

p. 6195-6197

 

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles 245-272 et dernière

Publié le 24 juillet 2018