Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent quarante-et-unième nouvelle

 

LA BELLE LIMONADIÈRE

 

On peut dire des teneurs de cafés, qu’il n’est pas d‘état où il soit plus essentiel aux maris d’avoir une femme jolie, pourvu qu’elle soit également honnête et spirituelle ; ou tout au moins qu’elle ait cette politesse affectueuse et séduisante qui caractérise les Parisiennes. Ce n’est pas que toutes les femmes de Paris qui sont dans le commerce possèdent cette qualité précieuse ; la plupart, depuis quelques années, y ont substitué l’air persifleur si fort de mode aujourd’hui, l’air pincé, dédaigneux, hautain. Mais c’est un vice nouveau, qu’il faut tâcher d’extirper avant qu’il soit devenu général. Travaillons à rappeler la politesse parisienne, si célèbre dans tout l’univers, et n’imprimons pas à notre siècle, qui va finir, la honte de l’avoir vu cesser avec lui.

*

               À l’un des angles que fait la belle rue Saint-Honoré avec quelqu’une des rues multipliées qui viennent y aboutir, est un café où se trouvaient trois jolies personnes, la mère et les deux filles. La première est un modèle de cette politesse si nécessaire dans les maisons publiques. Soit que sa gracieuse figure et sa conduite exemplaire la rendent toujours contente d’elle-même, ou qu’elle sache se contraindre, elle le paraît toujours des autres. Cette femme a fait la maison de son mari en y attirant la foule des honnêtes gens. Elle est mère de deux filles, encore jeunes, mais charmantes. Elles brillent de tout l’éclat de la jeunesse ; elles ont toutes les grâces que peut donner le séjour de la capitale, une mise élégante et le goût exquis de leur mère. Deux jeunes personnes placées dans un aussi grand jour, lorsqu’elles sont bien élevées et qu’un honnête homme peut s’honorer de leur conduite, ne vieillissent jamais sans trouver un parti convenable, et quelquefois une fortune.

           L’aînée des deux jeunes Élie-Cuisinier se nommait Aglaé ; la cadette, Clélie. La première était la plus belle ; la seconde la plus gaie. Toutes deux étaient également bien faites ; Aglaé était blonde, et Clélie presque brune. La blancheur éblouissante de la première , la finesse de sa peau, ses yeux doux et suppliants (car ils paraissaient demander les cœurs) en faisaient l’objet le plus désirable et le plus voluptueux qu’ils soit possible d’imaginer ; la vivacité de la seconde, son bel œil, quoique moins grand que celui de sa sœur, son sourire plus agréable que touchant, la finesse de sa taille, la souplesse de ses mouvements, la volubilité de sa marche, faisaient balancer entre la jolie Clélie et la belle Aglaé. Ce fut cependant cette dernière qui fit la conquête brillante à laquelle les deux sœurs devront un jour leur établissement, si elles ne s’écartent pas des principes de leur mère.

             Il venait dans le café du Prophète Élie, un grand jeune homme, d’environ trente-deux ans, bien fait, bien mis, de la physionomie la plus noble. Il ne parlait à personne. Arrivé au café, il prenait les papiers publics, demandait sa tasse, lisait, écoutait ensuite les discoureurs, jetait des coups d’œil fréquents sur la limonadière et sur ses filles, et sortait sans avoir ouvert la bouche, que pour ces deux mots : une tasse, qu’il répétait en payant au comptoir. Tout le monde le crut étranger, et que, ne sachant pas encore la langue, il employait le seul mot nécessaire. Il vint six mois de la sorte, sans dire autre chose…

p. 3321-3322

 

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 23  juillet 2018