Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Deux cent quarante-neuvième nouvelle

 

LA JOLIE RELIEUSE OU LA PAUVRETÉ VERTUEUSE

LA JOLIE PARCHEMINIÈRE OU LA FEMME FIDÈLE PAR IMITATION

 

Mais il faut être riche ! disait une femme de mérite, en achevant de lire chacune de ces nouvelles. Les relieurs de Paris sont presque tous pauvres. Je vais prendre parmi leurs épouses le modèle que semblait demander la dame aimable dont je viens de parler…

*

 

                   Félisette Dorésurtranche et Minette, l’une brune, l’autre blonde, étaient deux cousines germaines, demeurant dans la même maison, l’une au second et l’autre au troisième étage ; également jolies, si ce n’est que Minette était marquée de petite vérole. Mais on aurait dit qu’elle n’en était que plus aimable, si on ne l’avait pas connue auparavant : elle avait la peau douce, des couleurs vives, sur un fond de blancheur éblouissante ; sa taille moyenne était bien prise ; elle avait beaucoup de gorge, une belle main, le bras admirable, la jambe et le pied aussi parfaits que le bras et la main. Son air doux, souriant, gracieux, son tour voluptueux l’emportaient encore sur ses appas.

                      La belle Félisette avait une figure noble et délicate ; elle était plus grande que sa cousine et la surpassait par la beauté, par la solidité de l’esprit. Mais elle était pauvre, comparée à Minette, et d’ailleurs, la jolie blonde avait un tour plus voluptueux.

                Un jeune parcheminier, fort riche pour son état, prit du goût pour la belle Félisette, et voici à quelle occasion. Le relieur Dorésurtranche l’aîné se fournissait chez lui et venait ordinairement prendre ce qui lui était nécessaire, en payant sur-le-champ. Mais il arriva que se trouvant arriéré, le relieur fut obligé de demander crédit, et que n’osant aller lui-même chez son parcheminier, il y envoya Félisette, persuadé que le jeune homme ne pourrait refuser une jolie fille. En effet, Peaudemouton fut ébloui des attraits de Félisette, qu’il n’avait jamais vue, et lui offrit en riant toute sa boutique. — Nous n’avons besoin que de deux peaux en vert, et de deux en gris, pour des demi-reliures à l’anglaise. — Mademoiselle, quand je vous offre toute ma boutique, je m’entends : j’offre de vous en rendre la maîtresse comme j’en suis le maître ; c’est là ce que j’ai voulu dire. » Félisette rougit et devint si belle que le parcheminier, enchanté, voulut se mettre à ses genoux. « Eh ! Monsieur ! Vous ne me connaissez pas encore ! — N’êtes-vous pas Mlle Dorésurtranche ? — Oui, Monsieur. — Je suis ami de M. votre père. — Il vous estime beaucoup, Monsieur. — Et moi, je vous adore. — C’est à lui qu’il faut le dire, Monsieur. — Si je le lui dirai ? Ah ! Je vous en assure ! et dès aujourd’hui ! » Peaudemouton voulut embrasser Félisette, qui s’en défendit. Le parcheminier fit porter les quatre peaux vertes et grises par un apprentif, quoique le fardeau fût très léger, et laissa partir à regret la jolie Félisette.

                       Le soir en quittant l’ouvrage, Peaudemouton, qui n’avait pensé qu’à sa belle relieuse, se fit coiffer, mit son chapeau à hauts bords, son habit de soie, prit sa canne à pomme d’ivoire, ses deux montres, sa veste blanche piquée, dont les poches ne passaient pas la ceinture de sa culotte ; il avait des bas à côtes, des souliers décolletés, des boucles si larges qu’elles touchaient le pavé de chaque côté ; il sortit ainsi de sa rue, admiré de toutes les fruitières, perruquières, parasoleuses, lingères, modeuses, coutelières, épicières, etc. de son quartier…

p. 5895-5896

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 39

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles 245-272 et dernière

 

Publié le 16  juillet 2018