Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Deux cent septième nouvelle

 

ÉMILIE OU L’ORPHELINE DE MÈRE

 

 

Une fille qui a perdu trop tôt sa mère reste environnée de mille périls qui assiègent son enfance et sa jeunesse. Si elle est d’une basse condition, elle est chargée avant le mariage de toutes les peines qu’une femme faite a peine à supporter ; ou bien on lui donne une marâtre, qui lui brise les mâchoires avec le pain qu’elle lui donne. Si, comme l’héroïne de cette nouvelle, elle est d’une condition relevée, la séduction et le crime la guettent comme une proie assurée. Dans nos mœurs, on met ces filles au couvent. Elles y passent, sans fruit pour le caractère et pour la science du monde, le temps précieux de la jeunesse. Elles en sortent sans attachement pour leur famille, qu’elles ne connaissent pas ; indifférentes pour leur père, qui ne les en tire que pour les marier souvent contre leur goût ; et elles entrent dans la société d’un mari, dans le ménage, dans l’état des mères de famille, ave les dispositions les plus propres à n’aimer ni mari, ni enfants. La bonne fille fait la bonne mère. Les religieuses, par leurs maximes, éteignent les sentiments de la nature, et leur confier nos filles, c’est les remettre à des maîtresse qui doivent leur apprendre tacitement que les parents charnels sont peu de chose auprès des mères spirituelles. Maxime vraie, à quelques égards, mais si dangereuse qu’elle ne devrait jamais être inculquée.

                   Si un père garde chez lui sa fille orpheline de mère, d’autres dangers environnent l’innocente créature, qui n’a pas le guide qui lui convient ; qui souvent est exposée de la part de celui qui doit la défendre. S’il vient un amant, le père ne voit que l’écorce : une mère descend jusqu’au fond du cœur.

                     Il y a longtemps qu’on a dit que ce n’étaient pas le mérite et les mœurs qui triomphaient auprès des filles à marier, mais l’audace, l’intrigue, l’effronterie, l’esprit artificiel et présomptueux, enfin le scélérat, qui parvient à se donner des dehors avantageux. Puissé-je, dans le nombre presque infini des lectrices, en garantir quelques-unes d’un piège aussi grossier, et je me croirai digne de la couronne civique.

*

                  Émilie de Vois-Féron est une de ces jolies personnes qui semblent destinées au malheur par leur beauté même. Elle perdit sa mère à l’âge de neuf ans. Si cette digne femme eût vécu, la jeune Vois-Féron était la plus fortunée des filles, sans doute : riche, d’une figure charmante, et cependant à l’abri des embûches, elle eût vécu tranquille sous les yeux de sa protectrice naturelle. Mais par cette mort, tout fut changé ! Elle restait entre les mains d’un père, qui l’adorait à la vérité, mais peu réglé dans ses passions, peu estimé dans le monde par ses qualités personnelles, et n’ayant pas, pour cacher ses défauts, ce vernis que donne la capitale. Il n’avait jamais quitté sa province. Tel était l’homme qui demeura veuf avec une enfant qui promettait la plus jolie figure.

                    Les premières années n’eurent rien de remarquable, si ce n’est que M. de Vois-Féron caressait trop librement sa fille, qui embellissait tous les jours. À seize ans, Émilie avait l’air grand, la démarche légère, le port noble ; les grâces accompagnaient tous ses mouvements ; le sourire devenait enchanteur sur ses lèvres ; sa taille était bien prise, et sa façon de se mettre avantageuse ; c’était un goût de propreté, un lèché de coquetterie capable de faire tourner toutes les têtes…

p. 5029-5030

 

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VIII. Nouvelles 188-211

Publié le 15  juillet 2018