Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Deux cent quarante-sixième nouvelle

LA FEMME D’AUTEUR

 

Gens de lettres ! Les douceurs du mariage ne seraient-elles pas faites pour vous ?… Oui, oui, vous pouvez les goûter. Mais choisissez bien votre compagne ! Ce n’est pas une femme ordinaire qu’il vous faut ! C’est une amie complaisante, attentive, exempte de petitesses. Il ne vous faut ni une savante, ni une femme d’esprit, ni même une liseuse ; encore moins une enthousiaste, une intrigante, ou propre à le devenir. Mais une personne aimable par la simplicité du caractère, d’une jolie figure ; peu nombreusement apparentée ; n’ayant pour connaissances que les personnes nécessaires et sachant s’en passer ; aimant la solitude et capable de rester huit jours sans avoir avec vous-même un entretien suivi, qui, respectant vos occupations, choisisse pour vous apprendre les bonnes ou les mauvaises nouvelles les instants où elles ne peuvent troubler votre imagination remplie, en éteindre le feu ; en un mot, une femme qui ne vous regarde pas comme son mari, comme un homme à elle, mais comme un être singulier, précieux, qu’elle doit favoriser, conserver, en lui dérobant ses attentions. « Mais où trouver une femme pareille ? — À Paris, mon confrère, ou dans un village. Je ne sais qu’une fille de Paris bien élevée, ou un chef-d’œuvre de bonté, formée par la nature au fond d’un désert, qui puisse devenir ce qu’il vous faut. Une bonne Parisienne, honnêtement élevée, a le caractère liant, des mœurs douces, une certaine insouciance qui n’existe jamais dans les villes de province ; avec quelques attentions pour sa parure, quelques douceurs sur sa beauté, vous en serez chéri. Si elle voit quelques-uns de vos succès, elle vous honorera d’elle-même, au lieu qu’une provinciale de ville ne sentirait pas votre genre de gloire, ou le mépriserait. Ces femmes n’honorent que la finance, les emplois, les charges lucratives auprès du roi, des princes, des Grands. Il faut de grands noms pour les étonner, parce qu’en écrivant une lettre dans leur pays, elles veulent avoir de quoi se targuer, et pouvoir lier, par les qualités d’un prince, leurs phrases décousues. La Parisienne sensée est moins éblouie par l’éclat, elle est moins avide de gain. Soyez meublé proprement, elle ne vous tourmentera pas, comme la provinciale, pour vous assurer des rentes ; elle vous laissera la liberté d’être pauvre honorablement. La bonne fille de campagne est cependant préférable encore. Mais il faut savoir la bien choisir ! Il faudrait avoir le bonheur d’y rencontrer un de ces excellents sujets, tels que j’en ai connus ; il faudrait, en arrivant à Paris, la préserver des connaissances femelles ; jeune, sans expérience, confiante dans les autres, défiante de ses lumières, elle croirait tout le monde droit comme elle, et plus instruit. Mais si vous parveniez à la préserver, vous auriez la plus sûre et la meilleure des compagnes, lorsqu’elle aurait une expérience personnelle. Gouvernante économe, entendue, éclairée, elle ménagerait vos fonds de subsistance, souvent médiocres. Dure pour elle-même, parce qu’elle est d’une santé robuste, elle ne trouverait jamais qu’elle prend trop de soins pour vous. Elle vous respecterait. En rentrant chez vous, elle accourrait empressée ; jamais de reproches sur vos absences : elle les croirait nécessaires. Vous vivriez dans un repos, une tranquillité, qui tiendrait de l’insouciance absolue, qui vous est si nécessaire et qui ne peut accompagner le célibat. Un célibataire doit veiller à ses propres affaires. Au lieu qu’avec votre femme, qui partage tout avec vous, vos intérêts sont en des mains sûres.

                  Vous avez vu, dans la CLXXXInouvelle, l’exemple d’un auteur qui avait cru se rendre heureux à jamais en prenant une épouse dans la populace de Paris. Il se trompa…

p. 5813-5814

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 39

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles 245-272 et dernière.

Publié le 14  juillet 2018