Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Deux cent quarante-deuxième nouvelle

 

 

LA JOLIE SAGE-FEMME ET LA FILLE CRUE GARÇON

 

Le Palais a souvent fourni des sujets dans cet immense recueil, qui ne l’est que par nécessité : un volume, une nouvelle de moins, l’ouvrage ne serait pas complet. C’est malgré moi que je le porte à XLII parties ! (qui cependant doivent se relier en XXI tomes, comme on le voit par la suite des chiffres, qui continuent de deux en deux volumes). Cette collection, par son étendue et les dépenses excessives, le ralentissement que la vente doit nécessairement éprouver par un effet de l’inconstance française, qui veut du changement, même dans ce qui l’amuse, ruine l’auteur au lieu de l’enrichir ; mais il supporte courageusement les privations, il ne voit que l’avenir. Un jour les libraires débarrassés de la dépense nécessaire des estampes, imprimeront avec moins d’avances et profiteront longtemps de mon travail. Je ne serai plus, mais je ne leur envie pas la récolte de ce que je sème. Il est si doux d’obliger que je regarde comme deux fois heureux celui qui peut le faire encore après sa mort.

                  Comme je l’ai fait entendre, c’est le Palais qui m’a fourni le sujet d’histoire que je vais raconter, honorable lecteur.

*

            Une femme enceinte, et dont les couches étaient ordinairement dangereuses, ne pouvant se résoudre, par pudeur, à prendre un accoucheur, faisait sa recherche d’une sage-femme habile. Elle en parlait à tout le monde, lorsqu’un jour se trouvant dans une maison de la place Dauphine, elle vit sortir et monter en carrosse une jeune et jolie personne, avec une dame âgée, une nourrice et deux hommes. Elle pensa que la jeune personne était la marraine, et la dame âgée la sage-femme ; elles étaient toutes deux très bien mises. cependant elle ne concevait pas pourquoi une sage-femme était si magnifique. « C’est qu’apparemment elle est habile », pensa-t-elle. Au lieu de s’informer, elle se rendit à la paroisse où se faisait le baptême pour examiner la sage-femme. Mais elle fut très surprise en voyant que la vieille était la marraine ! Elle imagina que la jeune était fille, ou élève de la sage-femme absente, et qu’elle faisait le baptême pour sa mère ou pour sa maîtresse. Cette pensée l’affligea, car la jeune fille lui plaisait infiniment. Tandis qu’elle l’observait, la jolie sage-femme, en recevant  l’enfant des mains de la marraine, parut lui parler avec beaucoup d’émotion et la dame enceinte entendit qu’elle lui disait : « Mais mon dieu Madame ! Jean-Thomas ! Ce n’est pas là un nom de fille ! Je n’y conçois rien ! Pourquoi donner un nom d’homme à une fille ? — Le parrain l’a voulu ! » répondit la marraine. La dame enceinte craignant de laisser échapper l’occasion de savoir à quoi s’en tenir sur le compte d’une sage-femme qui lui convenait, s’approcha d’elle après la cérémonie, et lui demanda où demeurait Mme sa mère.

p. 5699-5700

 

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 38

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 13  juillet 2018