Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent soixante dix-huitième nouvelle

 

LA BELLE IMAGÈRE OU LA FILLE DUPE DE SA MOQUERIE

 

Lorsqu’un homme demande une fille en mariage, il fait toujours à son égard une action obligeante, qui mérite de la reconnaissance de la part de la fille, même quand elle refuse. Celle qui tourne en dérision l’homme qui l’honore assez pour lui vouloir confier son honneur et sa postérité, est une fille malhonnête qui légitime la vengeance, comme l’héroïne de cette nouvelle.

*

                  À Paris, dans la rue Saint-Jacques, je crois (car d’autres disent à Lyon), demeurait une fille charmante, appelée Émilie Dodet. C’était une jolie brune, faite au tour, et dont la démarche avait une grâce à frapper d’admiration : sa figure, ses cheveux, sa gorge, sa main, son bras, la coupe de sa taille, sa jambe, son pied, tout en elle était fait pour la volupté ; Vénus n’avait rien d’aussi provocant. Le commerce de son père consistait dans tous les ouvrages qui sortent de la presse en taille-douce, et comme il était veuf, c’était Émilie qui tenait le comptoir. Les charmes de la belle imagère attiraient tant de chalands que la boutique ne désemplissait pas : on y voyait des petits-maîtres, des savants, des abbés, des libraires, des auteurs, des officiers (car on vendait aussi des cartes de géographie), et jusqu’à des coiffeurs, qui venaient faire emplette des costumes les plus nouveaux pour la frisure et les modes. Il était naturel que les peintres ou dessinateurs, les graveurs célèbres, et les médiocres, fréquentassent cette boutique. Aussi les y voyait-on par douzaines. Cependant la maison n’était pas riche ; on y contait plus de galanterie qu’on n’y donnait d’argent.

                 Parmi les dessinateurs qui fréquentaient la maison de M. Dodet, il y avait un bossu, fort habile, et ayant de la fortune encore plus que de talent. Cet artiste pensa qu’il était un parti qui flatterait l’ambition de MlleDodet. Il doutait si peu du succès, à cause de sa fortune, qu’il parla de son projet à différentes personnes et qu’il pria un de ses amis de faire la proposition au père de la belle imagère.

                 Dodet répondit sagement qu’il aimait sa fille, qu’il voulait son bonheur, et qu’il s’était promis de ne pas contraindre son choix : « Je lui proposerai M. Chéreau , ajouta-t-il (c’est le bossu) ; si elle l’accepte, il sera mon gendre. » Lafraie (l’entremetteur) vint rendre cette réponse au bossu Chéreau, qui en fut satisfait.

                L’imager parla dès le soir même à sa fille du parti qui se présentait pour elle. « Chéreau le bossu ! — Lui-même : il est riche. — Fi donc, mon père ! Avez-vous donné votre parole ? — J’ai dit que ton choix dépendait de toi seule. — Je vous remercie, mon père : j’userai de ma liberté pour refuser un bossu… »

p. 4139-4140

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 5 juin 2018