Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Deux cent quarante-troisième nouvelle  

LA JOLIE GARDE-MALADE

Tout convient à l’amour, et tel homme, qui résista longtemps aux attraits brillants des coquettes, échoue auprès d’une paysanne, d’une guimpe ou d’une grisette.

*

                  Un homme riche, dans l’état de la bourgeoisie, était resté garçon jusqu’à l’âge de trente-huit à quarante ans, comme bien d’autres, par mépris pour les femmes. À cet âge, il eut une de ces maladies graves qui nous exposent à quitter la vie sans s’y être attendu. Il vivait seul, mangeant en ville tous les jours, et rendant par des cadeaux agréables les repas qu’il recevait. Se sentant mal, un soir, et ne voulant pas rester seul la nuit, il pria une voisine de lui amener une garde. « J’ai votre affaire, lui dit cette dame : une jeune orpheline, qui vient de perdre sa mère, m’a été recommandée ; elle entend parfaitement à soigner un malade, parce que sa mère, qui faisait état de ce métier fatigant, la menait souvent avec elle pour la remplacer, lorsqu’elle prenait un repos nécessaire pendant la nuit. » La voisine envoya chercher la jeune orpheline, et rendit, en l’attendant, quelques services à M. Delétang (c’était le nom du bourgeois).
                La jeune fille ne tarda pas longtemps. La dame voisine la mit au fait, et la laissa auprès du célibataire. « Comment vous nommez-vous, ma fille, lui dit-il, afin que je vous appelle plus facilement par votre nom. — Cornélie, Monsieur, à vous servir. — Cornélie ! C’est un nom distingué ! — C’est mon nom, Monsieur. — Cornélie, je ne me sens pas bien, je crois que j’ai la fièvre. — Je m’en vais vous tâter le pouls, Monsieur ; je m’y connais. » Elle lui tâta le pouls, et lui dit : « Monsieur l’a fort ému ! Si Monsieur le souhaite, j’irai avertir son médecin et son chirurgien ; je ne serai pas longtemps, s’ils ne sont pas trop éloignés. — Demain, mon enfant ; il est trop tard ce soir. — Pardonnez, Monsieur, il le faut. » M. Delétang lui dit qu’elle y envoyât, à l’adresse qu’il lui donna, un commissionnaire qui demeurait dans sa cour et qu’il logeait gratis. Cornélie courut à cet homme et le pressa vivement, en lui recommandant de les amener. Quoiqu’elle parlât assez bas, le malade l’entendit. « Est-ce que je suis en danger, Cornélie ? — Ce n’est pas cela, Monsieur, la maladie est trop nouvelle, mais c’est pour que vous n’y veniez pas. — Vos réponses sont agréables, et vos soins très vifs, ma fille ! Je crois que je serai bien content de vous. — C’est à quoi je ferai mon possible, Monsieur. » Ensuite elle se mit à préparer tout ce qu’il fallait pour les besoins du malade. « Avez-vous déjà gardé quelqu’un, ma fille ? — Vous êtes le premier, Monsieur. Mais j’ai souvent aidé ma mère, quand elle gardait des dames, et elle m’a bien instruite… Mais ne parlez pas, je vous en prie, Monsieur ! Il ne le faut pas ! » Et elle se mit à travailler.
                   Le médecin et le chirurgien entrèrent un instant après. Le premier, homme célèbre par sa parfaite connaissance des infirmités humaines, M. le docteur de Préval, dont le nom a déjà été inscrit tant de fois sur la liste immortelle des bienfaiteurs de l’humanité, considéra le malade attentivement, vit sa langue, etc.

p. 5731-5732

 

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 38

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 12  juillet 2018