Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Deux cent quarante-quatrième nouvelle

 LA JOLIE NOURRICE OU L’INGÉNIEUSE

La fille du fontainier d’un prince du sang avait été mariée par ses parents à un  très joli homme nommé Ferède. Ils faisaient trente ans à eux deux : la femme en avait treize et le mari dix-sept. Ces deux enfants n’étaient pas sans mérite : le mari était ingénieur ; c’était un de ces êtres précoces, dans qui l’intelligence et la capacité devancent les années, mais souvent aux dépens de la force et de la santé. La femme était grande et formée pour son âge, mais délicate. Cette aimable enfant devint mère dès la première année. Elle n’était pas assez mûre pour porter son fruit ; elle mourut des suites de sa couche, et son enfant fut donné à une jeune veuve de dix-sept ans et demi, qui venait de perdre son mari et son enfant.
             Marie-Amable était une belle brune, d’une taille avantageuse, faite comme ces belles Cauchoises qu’on admire à Paris, ayant de belles dents, une jolie bouche, et beaucoup de blancheur, quoiqu’elle fût de campagne. M. Ferède n’ayant plus l’épouse qu’il adorait, prit chez lui la nourrice de sa fille, qui portait les noms de sa mère, Aglaé-Julie, afin d’avoir toujours sous les yeux ces précieux restes qui lui retraçaient un bonheur passé comme un beau songe que détruit un funeste réveil. Marie-Amable nourrissait l’enfant, et gouvernait la maison du père qui, dévoré de chagrins, travaillait pour se distraire et se tuait doublement.
             Aglaé-Julie fut sevrée à trois ans. Elle était forte et belle tout à la fois. Mais la présence continuelle de cette enfant, au lieu de consoler le père, semblait éterniser sa douleur. Quelqu’un lui en fit l’observation. Mais il ne pouvait se séparer de sa fille. Il empira ; sa maigreur devint effrayante. Ceux qui l’aimaient le forcèrent pour lors d’éloigner sa fille. on la mit avec sa nourrice, dont M. Ferède ne voulut pas qu’on la séparât, à quelques lieues de Paris. Mais l’absence d’Aglaé-Julie ne fit qu’augmenter le mal de son père : il tomba dans une éthisie absolue, et le marasme fut complet. Marie-Amable apprit cette triste nouvelle dans sa retraite. Elle avait encore du lait, parce que depuis le sevrage d’Aglaé, elle continuait à lui donner le sein de temps en temps pour se soulager. Elle prit son parti d’elle-même. Sans en parler à personne, elle vint à Paris avec l’enfant, se glissa chez M. Ferède, qu’elle trouva seul avec sa garde, et lui présenta sa fille. Ce bon père, ce tendre époux revit Aglaé-Julie avec transport. Il se trouva mieux par la joie qu’elle lui causa. Marie-Amable examina comment on soignait le malade : elle ne fut pas contente de la manière. Elle lui proposa de venir avec elle et sa fille à la campagne, et de prendre le lait. Le malade y consentit. En causant, il dit qu’il avait soif. L’idée du lait, dont Marie-Amable venait de lui parler, se présenta ; il désira d’en boire ; on n’en avait pas : « C’est du lait que je veux », disait le malade. La jolie nourrice, comme inspirée, se découvrit le sein. « En voici, Monsieur, qui a nourri votre fille : vous ne vous dégoûterez pas de son reste ? » Le moribond désirait si fort de boire du lait qu’il n’hésita pas ; il prit le sein, et le comprima de ses lèvres. Il trouva le lait délicieux…

p. 5743-5744

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 11 juillet 2018