Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Deux cent vingt-sixième nouvelle

 LA PROCUREUSE ou LE CURATIF

Battre ta femme de la sorte !
Sous tes pieds la laisser pour morte,
Et d’un bruit scandaleux les voisins alarmer !
Tu vas passer pour un infâme !
Compère, on sait bien qu’il faut battre une femme,
Mais il ne faut pas l’assommer.
D’Aceilly
 
On dit vulgairement à Paris que les femmes de procureur , d’avocat, de notaire, et en général de tous les hommes qui tiennent la bourse, sont fort à plaindre ! Vive une marchande, trésorière sans rendre compte, qui empoche quand elle le veut !… C’est un raisonnement de dissipatrice et de coquette ! La vérité est que les femmes de pratique, ou d’affaires, si elles savent s’y prendre, ruinent leurs maris tout comme les autres, ou que du moins, elles font la dépense qu’elles veulent. Il ne s’agit que de prendre un certain ascendant sur son mari, d’être complaisante, ou tout uniment de s’en faire aimer. Ce qui est facile, à l’aide du luxe et des modes de notre siècle, qui assaisonnent et renouvellent si bien les appas des femmes qu’un mari est souvent étonné de se trouver tout de feu pour son élégante moitié. Il lui donne le bras avec une vanité chatouilleuse ; il pense en lui-même qu’on dit, en les voyant : « Ah ! Que voilà une jolie femme ! Quelle parure ! Que cela doit coûter ! Qu’il faut que M. Tel soit riche ! — C’est qu’il fait bien ses affaires ! C’est un habile procureur, un célèbre avocat, un riche notaire, un banquier millionnaire, un greffier en chef !… etc. Ainsi, la vanité du mari est quelquefois plus flattée de la parure de son épouse que l’épouse elle-même. Les femmes le savent bien ; aussi ne sont-elles pas embarrassées pour se faire donner toutes leurs fantaisies, tous leurs caprices, par le mari qui tient la bourse. Il est bon de mettre les hommes des états que je viens de nommer en garde contre les ruses de leurs femme ; c’est rendre un égal service aux secondes comme aux premiers. Je choisis l’exemple d’une procureuse, dont j’aurais pu expliquer la caractère par le sous-titre de la nouvelle, en y ajoutant : ou la femme adroite ; mais j’ai préféré le curatif, pour établir une liaison toute naturelle entre cette historiette et la précédente.
                Un procureur, homme dur, fort laid, très jaloux, très avare, etc. ne put trouver de femme dans les filles de son état, quoiqu’il fût riche : elles le redoutaient. Il eut occasion de connaître celle d’un marchand de vin, jeune éveillée, qui parlait aux sens beaucoup mieux qu’une plus belle. Il en devint amoureux, et comme elle avait une assez bonne dot, qu’elle avait le ton du monde, parce que son père, un des douze, voyait bonne compagnie, il ne crut pas s’abaisser en l’épousant. Mais Odille Lenfant, qui avait été flattée de monter jusqu’à un procureur, ne fut pas aussi heureuse qu’elle l’avait espéré, d’après la manière empressée dont MLimon lui avait fait la cour. Cet homme avait les passions très vives, un tempérament de fer, et un goût pour les femmes qui allait à la frénésie. Telles étaient les sources de sa passion pour la jolie Odille : le désir avait parlé, non la tendresse. Quand il eut épousé sa maîtresse, il se hâta de satisfaire son appétit de jouissance, sans trop s’embarrasser de la délicatesse ; ensuite, il prescrivit ses lois en maître.
               « Madame, lui dit-il un soir qu’il y avait eu grande compagnie, à un souper où Mme Limon avait brillé, avait souri aux fleurettes, badiné même avec ceux qui les débitaient, Madame, je vais vous prescrire votre conduite pour l’avenir… »

p. 5411-5412

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 10 juillet 2018