Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Trentième nouvelle

 LA SURPRISE DE L’AMOUR

 
Une femme aimable, que l'on connaît déjà par la nouvelle précédente, est encore l'héroïne de celle-ci. Mme de Glancé était mariée comme la plupart des filles riches, par convenance et sans qu'on eût consulté son cœur. Vertueuse par principes, et ne se doutant même pas qu'on pût manquer à son devoir, elle vivait tranquille avec son mari, lorsque ce dernier fit la connaissance d'un homme de mérite, mais si singulier dans sa manière de se mettre, dans sa façon de vivre, dans ses procédés avec ses semblables, qu'on ne pourrait en dire ni trop de bien, ni trop de mal. Après quelques conversations, il goûta cet original et l'accueillit de la manière la plus obligeante. Mme de Glancé, prévenue par son mari, fut curieuse de connaître M. Deslis. Il ne l'était pas moins de la voir de près. Une dame R**, chez laquelle il allait souvent, lui avait parlé plusieurs fois de sa voisine : « Elle est aimable, disait-elle, mais elle n'est pas jolie. » Deslis n'était donc rien moins que prévenu en sa faveur quand il la vit pour la première fois. « Quelle est, dit-il, cette jolie blonde que je vois à son balcon ? — C'est Mme de Glancé.— Comment, morbleu ! Vous dites que ce n'est pas là une jolie femme ! Elle est charmante, adorable ! — Il est vrai qu'elle a de l'éclat. — Elle est pétrie de grâces. — Pour des grâces, elle en a infiniment. — Que lui manque-t-il donc pour être une jolie femme ? — De la beauté. — Elle a ce qui vaut cent fois mieux. » Ce fut après cet entretien que Mme R** invita ses voisins à déjeuner. Deslis, quoique étranger, en fut aussi. Il y avait M. de Glancé, un jeune avocat, un  nommé L ***** avec son épouse, jeune dame dont l'organe flatteur semblait fait pour parler à l'âme plutôt qu'aux oreilles, et un jeune procureur. Mais Mme de Glancé ne s'y trouva pas, quoiqu'elle l'eût promis ; elle ne vint qu'après que Deslis, échauffé par l'idée qu'il s'était formée de cette femme charmante, ne voulant parler que d'elle et ne croyant mieux s'adresser, choisit pour auditeur son mari. Ce fut à M. de Glancé que Deslis, qui n'avait encore vu Mme de Glancé que de plus de cent pas, s'avisa d'en faire un éloge complet. Il en fut écouté d'abord avec plaisir, quoique avec quelque surprise, mais enfin M. de Glancé s'imagina que Deslis ne parlait que d'après les éloges que faisait de son épouse Mme R**, et il l'en remercia. Dès qu'on eut déjeuné, il alla trouver sa femme et lui annonça qu'elle avait chez Mme R** un ardent panégyriste. « Qui donc ? —Faut-il le demander?  M. Deslis. -— Il ne me connaît pas ! — Il vous connaît si bien qu'il n'a rien avancé que de vrai, quoiqu'il ait dit mille et mille biens de vous. Il faut aller voir votre admirateur ! » Mme de Glancé ne demandait pas mieux : elle alla chez Mme R**, où elle trouva Deslis. Elle s'aperçut aisément du plaisir qu'elle lui faisait. Il parut enchanté, mais n'exprima son admiration qu'en louant les vertus qu'il supposait. Mme de Glancé l'écoutait avec complaisance et quoique ennemie des adulations, surtout de la part des hommes, elle parut trouver du plaisir à sa conversation. Elle fit sur cet homme concentré une impression prodigieuse que ni les obstacles, ni la vertu même ne pourront effacer. Cependant, après cet entretien, il ne jouit que trois ou quatre fois de la vue de Mme de Glancé, parce qu'elle partait pour la campagne, où elle devait passer six mois avec son mari. Deslis la vit s'éloigner sans regret, peut-être même en fut-il bien aise, mais le poison de l'amour avait atteint son cœur. Sans qu'il s'en doutât, cette passion croissait durant l'absence et elle produisit enfin cet ennui d'attendrissement qui n'est pas sans plaisir. Peut-être Mme de Glancé éprouva-t-elle la même chose : elle avait su que Deslis n'avait parlé d'elle à son mari qu'avec le feu de la plus vive admiration ; une chose qu'elle avait encore remarquée, c'est que la veille du départ, à souper chez eux, il n'avait pu souffrir que M. de Glancé vantât le bonheur d'un autre mari dont l'épouse était présente ... Cette conduite avait frappé tout le monde, et surtout l'homme qui devait le plus s'y intéresser, M. de Glancé ; il savait bien que son épouse n'avait jamais eu pour lui ce qu'on nomme de l'amour. Il fut sans doute un peu jaloux, car depuis ce moment, s'il parlait de Deslis, il ne le désignait que par l'épithète de l'amoureux de Mme de Glancé.
                 Vers le cinquième mois du séjour de cette dame à la campagne, Deslis commençait à désirer son retour avec impatience…

p. 707-708

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 9 juillet 2018